peinture, Une vie, une oeuvre

Edvard Munch. Un peintre et ses démons

« La peinture est pour moi une maladie, une ivresse, une maladie dont je ne veux pas me débarrasser, une ivresse dont j’ai besoin. »

« Tout ce que je peins, je l’ai vécu. Mes toiles sont mon journal intime. »

Edvard Munch

Aujourd’hui, Le Cri est un véritable emblème de la peinture moderne.

Pourtant, de son temps, Edvard Munch a incarné l’image du génie méconnu et marginal. Il était en effet très décrié et considéré comme fou.

La vie de Munch a nourri son oeuvre de manière très importante. L’artiste va entretenir une proximité avec la mort dans sa connotation la plus affective. Il grandit dans une famille de cinq enfants. Son entourage affectif est décimé par la tuberculose, sa mère meurt lorsqu’il n’a que 5 ans, sa sœur, Sophie, meurt à l’âge de 15 ans, il perdra également un frère.

Sa carrière de peintre débute aux alentours de 1880, dans l’un des pays les plus pauvres d’Europe, la Norvège. A cette époque, la capitale Oslo, s’appelle encore Kristiania. La ville n’est alors qu’une modeste métropole de 130 000 habitants où la misère est extrême.

 

« Je ne peins pas ce que je vois, mais ce que j’ai vu ».

« Je n’ai rien de plus à offrir que mes toiles. Sans elles, je ne suis rien. »

 

A 17 ans, sa vocation de peintre s’impose à lui. Il abandonne alors ses études d’ingénieur. A 23 ans, il peint les premières versions de Puberté, et l’Enfant malade. 

Dans une ville comme Oslo, à l’esprit étroit, ses œuvres soulèvent une vive polémique.

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Puberté, 1886
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L’Enfant malade, 1885-1886, Galerie Nationale d’Oslo, Norvège.

 

D’un point de vue pictural, Munch s’inscrit dans une double tradition:

  • La tradition norvégienne, la « bohême de Kristiania », qui conteste l’autorité académique.
  • La tradition naturaliste plus internationale, qui a un poids assez fort. Munch peut être relié au naturalisme notamment dans le choix de sujets contemporains. Il n’adhérera pas à tout un pans du symbolisme. Munch introduit une étrangeté par la lumière et la couleur. Il reste un naturaliste durant les années 1890.

 

A Åsgårdstrand , il achète une maison de pêcheur. La frise de la vie y voit le jour.

En 1899, La Danse de la Vie, met en scène la blanche déesse, la rouge garce et la noire messagère de la mort. Il prend part à la scène vêtu de noir au centre.

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Autoportrait, 1886, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

A la Galerie Nationale norvégienne, une salle est dédiée au peintre de son vivant. On y retrouve aujourd’hui encore toutes ses œuvres les plus célèbres…

 

Le décès de sa mère marque profondément Munch, alors âgé de 6 ans, et deviendra un thème récurrent de ses œuvres. Il s’est notamment représenté au centre du tableau La Mort dans la chambre de la malade.

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La Mort dans la chambre de la malade, 1893, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

En 1891, alors âgé de 28 ans, Munch peint pour la première fois Mélancolie, évocation de la solitude humaine.

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Autoportrait à la cigarette, 1895, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

« Munch est sans conteste un précurseur, de par sa manière radicale de sonder les profondeurs de l’âme moderne. Néanmoins, son œuvre ne se résume pas uniquement à la jalousie, à la mort, et à la maladie. Son intérêt réside également dans le processus créatif, dans des sujets qui restent actuels, et dans cette recherche continuelle d’un langage et d’un style propre » (Nils Ohlsen, Musée national d’Oslo)

Munch retouche à maintes reprises l’Enfant malade… Il l’a gratte et dilue les couleurs à l’aide de la térébenthine. Il peint cette toile en mémoire de sa sœur Sophie, décédée de la tuberculose à l’âge de 15 ans.

Il n’a que 25 ans lorsqu’il expose pour la première fois seul, à Oslo. Mais les 110 œuvres de l’exposition sont violemment démolies par la critique, en particulier, l’Enfant malade.

Il se rend régulièrement dans sa maison de pêcheur à Åsgårdstrand , même en hiver.

Malgré l’échec de sa première exposition, il obtient plusieurs bourses d’Etat successives et part à Paris, où il s’inscrit à l’atelier de Léon Bonnat. Il visite le Louvre, fréquente les expositions des impressionnistes et découvre les expositions de Paul Gauguin.

Il peint de nouvelles toiles à Åsgårdstrand : Les jeunes filles sur le pont.

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Les Filles sur le pont, 1901, Kunsthalle de Hambourg, Allemagne

C’est alors que son père vient à mourir.

« Je vis avec les morts. Ma mère, ma sœur, et maintenant mon père. Surtout lui, que n’a-t-il souffert par ma faute. »

S’en suivent des années d’errance à travers la France et l’Allemagne. Depuis ces contrées lointaines, Munch écrit à ses sœurs, ainsi qu’à sa tante Karen. Il est continuellement à court d’argent.

Lors d’un voyage vers le Havre, il contracte une fièvre rhumatismale ainsi qu’une bronchite et séjourne deux mois à l’hôpital. Il y apprend que sa sœur Laora a été internée à l’asile d’Oslo pour neurasthénie.

En réalité, elle a tenté de se suicider.  C’est aux abords de ce même asile que Munch peindra une créature poussant un cri.

Sa première grande exposition à Berlin au printemps 1892, alors qu’il n’a que 29 ans, déclenche un scandale. Ses toiles sont retirées des murs au bout d’une semaine seulement. Du jour au lendemain, il devient célèbre. Cette notoriété nouvelle l’encourage à continuer dans cette voie.

Le tableau représentant sa sœur Inger fait également partie du catalogue. La jeune avant-garde allemande est enthousiasmée. Elle voit dans son œuvre non pas quelque chose de grossier, mais au contraire de totalement novateur.

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Portrait de la soeur de l’artiste, « Inger en noir et violet », 1892, Musée national d’Oslo

Mai Britt Guleng, Nationalmuseum Oslo : « Munch a toujours à l’esprit l’oeil du spectateur. Il peint chaque toile de façon à ce que s’établisse une rencontre entre l’œuvre et celui qui la rencontre. Une œuvre qui touche personnellement le spectateur »

 

« J’ai vécu la période de l’émancipation de la femme. Durant cette période, l’homme est devenu le plus faible. »

Par le passé, Edvard Munch a été profondément blessé par des relations avec des femmes artistes. En 1897, il rencontre Mathilde Larsen, celle que l’on surnomme Tulla, fille de l’un des plus grands marchands de vin d’Oslo. Elle se révèle être une croqueuse d’hommes. En 1898, ils partent en voyage en Italie. Elle souhaite que Munch l’épouse. Mais ce dernier a peur de devenir dépendant et de perdre sa liberté d’artiste.

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Mathilde « Tulla » Larsen (1869-1942)

En 1902, ils se retrouvent à Åsgårdstrand , elle aurait prétexté une maladie. Ils boivent, se disputent, Munch se retrouve blessé à la main gauche par un tir de son propre pistolet… Il perd une phalange à la main gauche… Son outil de travail si précieux…

Après cet épisode traumatisant, Munch coupe tout lien avec Tulla.

Fin 1902, il est de retour à Berlin, et loue un atelier au n° 82 de la Lutzowstraẞe.

Il fait l’acquisition d’un appareil photo KODAK. La photographie le fascine. Un moyen d’étendre son propre regard. Il cherche à découvrir le moyen de dilater encore plus l’espace.

Dans le Cri, on retrouve cette imposante perspective qui fuit vers le haut, qui fait basculer l’espace vers l’avant et donne le sentiment que les personnages glissent vers l’observateur.

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Le Cri, 1893, Galerie nationale d’Oslo, Norvège.

Ce tableau pose la question: comment peindre la souffrance ? Dans l’art ancien, il s’agissait de peindre l’instant juste avant la souffrance à son paroxysme. Munch va peindre au contraire le moment le plus épouvantable, avec ce Cri, dont il peindra une série de pastels, de toiles. Ce personnage, sur un pont, la bouche ouverte verticalement, est le résultat d’un travail de tâtonnements. On croit souvent que le titre s’applique au son muet de ce cri. Mais le « cri » est celui de la nature. Sur la passerelle, on aperçoit deux ombres qui s’avancent. On voit au loin le fjord et un ciel de sang, ainsi que deux petits navires qui dérivent. A droite, un panneau rouge.

« J’aperçus le long cri sans fin traversant la nature »

Cette posture des deux mains couvrant les oreilles est tout à fait inédite. La mélancolie ancienne, représentée une main sur l’oreille, comme dans la Mélancholia de Dürer, était la norme.

Les obliques, ainsi que les lignes serpentines du Cri renforcent cette impression de stridence et de mouvement.

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Le Cri, 1893, détail.

 

Malgré les souvenirs douloureux vécus à Asgardstrand, il y passe les étés suivants.

Son thème de prédilection : l’irréductible fossé entre l’homme et la femme.

Pourtant, des démons continuent de hanter son âme. Son envie de boire devient de plus en plus violente. Il change physiquement.

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Autoportrait à la Marat,  clinique du Dr. Jacobson, Copenhague, 1908-1909

 

En 1906, il retourne à Berlin.

Munch expérimente la double exposition. Il cherche à adoucir les contrastes. Il joue sur la perspective afin de traduire la solitude dans son Autoportrait avec une bouteille de vin.

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Autoportrait à la bouteille de vin, 1906

En Allemagne, il plonge dans une dépression. « En moi cohabitent deux Munch. » Il boit tous les jours, et ne parvient plus du tout à se passer du vin. Ses démons le propulsent au sommet de son art : La Mort de Marat.

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La Mort de Marat, 1907, Musée Munch, Oslo

En Allemagne, il est de plus en plus prisé par les collectionneurs. En Norvège, les critiques ne faiblissent pas…

Il loue une petite maison à Warnemünde, ancien village de pêcheur où il peint des scènes de la vie au bord de la mer.

Sa dépendance à l’alcool ne va qu’en s’aggravant.

« Je connaissais des périodes d’intense euphorie et d’intense désespoir »

A l’été 1908, il passe ses journées à peindre sur la plage, à Warnemünde.

Les maîtres nageurs font office de modèle pour son immense triptyque représentant des hommes au bain:

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Hommes se baignant, 1906-1907, Musée Ateneum, Helsinki, Finlande

 

C’est alors qu’il commence à développer un délire de persécution. « Il était inévitable que je finisse par dérailler. »

Il fut victime d’une légère attaque cérébrale.

A l’automne 1908 à Copenhague, Munch est victime d’hallucinations et ressent une paralysie. Un ami le conduit dans une clinique psychiatrique dans la ville. Il utilise son appareil photographique pour retrouver l’homme derrière le masque.

Munch séjournera 8 mois au sanatorium. Il est de nouveau sur pieds. Les infirmières apprécient l’artiste fou et se laissent volontiers prendre en photo.

Son médecin, le célèbre Daniel Jacobson, devient son modèle.

 

Le succès artistique de Munch à l’étranger, a une répercussion directe en Norvège. Le roi le décore de l’ordre de Saint-Olaf. Il devient un homme riche

Dans un archipel au large du Fjord d’Oslo, il loue une ferme et s’y construit un nouvel atelier.

Il est devenu un véritable « moine » (ce que signifie son nom en norvégien). Il garde ses distances avec Oslo.

En 1912, il perce avant sur la scène internationale. Lors de l’exposition Sonderbund à Cologne, on réserve à 35 de ses toiles une place d’honneur au milieu de celles de Picasso, Cézanne et van Gogh.

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L’exposition Sonderbund à Cologne en 1912. on y aperçoit notamment l’Enfant Malade, Les Filles sur le pont et  la Madone de Munch.

 

Le Cri, devenu aujourd’hui une des toiles les lus célèbres, ne participe pourtant pas au triomphe. Des clichés montrent que le Cri était accroché en hauteur.

Pour nous, il s’agit sans conteste de la toile qui incarne mieux la vulnérabilité, l’isolation et l’angoisse de l’homme moderne.

 

Il achète en 1916 une maison dans les faubourgs d’Oslo, à Skoyen. C’est le début d’un grand isolement. Il se coupe de la vie affective. Dans cet atelier, il vivait au milieu de ses créations.

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L’artiste dans son atelier à Oslo, 1943

A la fin de sa vie, Munch reste fidèle à sa peinture. Il reste éloigné des courants artistiques de son époque, notamment le cubisme et l’art abstrait des années 1920.

Munch aime reprendre ses œuvres. Ces copies constituent une ressource non négligeable pour l’artiste. : après avoir vendue La jeune fille malade, il souhaite la reprendre pour lui. Dans ses différents ateliers, il vendait et refaisait ses œuvres car il voulait les garder et vivre avec. D’une part, une sorte d’auto-référence : une spirale autour de sa propre œuvre. D’autre part, il lui faut bien contenter les collectionneurs.

Munch, âgé de 70 ans, est alors le peintre scandinave le plus célèbre. Il a rejoint le cercle des « classiques de la modernité ».

Il souffre de cataracte. Peindre devient plus difficile…

A Ekely, il erre dans son immense bâtisse.

En Allemagne, les Nazis relèguent son art au statut d’ »art dégénéré », et retirent officiellement, en 1937, 82 tableaux de Munch exposés dans les musées allemands. Le peintre norvégien sera profondément remué par cette situation, antifasciste mais considérait l’Allemagne comme sa seconde patrie.

 

Il meurt le 23 janvier 1944, à Ekely, à l’âge de 81 ans, des suites d’une pneumonie.

Il avait fait don à la mairie d’Oslo après l’invasion allemande, le 18 avril 1940, de la plus grande partie de sa collection personnelle, environ un millier de tableaux, 4 500 dessins et aquarelles et six sculptures.

 

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La Danse de la vie, 1899, Galerie Nationale d’Oslo.

 

La seule chose qui lui importait, était d’exprimer ce qu’il ressentait…

 

 

Pour approfondir:

A lire: Atle Naess, Munch. Les couleurs de la névrose. Hazan, 2011

A écouter: « Une vie, une oeuvre », par Matthieu Garrigou-Lagrange, France Culture, « Edvard Munch », émission du 24/12/2011

A regarder: Edvard Munch. Un peintre et ses démons. Un documentaire de Wilfried Hauke. ARTE, 2013.

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Arrêt sur image

« L’Odalisque brune » de François Boucher, cachez ce séant que je ne saurais voir.

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François Boucher, L’odalisque brune,  1745?, musée du Louvre.

Au XVIIIe siècle, bien que l’opposition académique persiste, la demande de petites peintures de cabinet va croissant. Un style nouveau, le style rococo, fait une place de choix à ce genre et impose de nouveaux sujets : Antoine Watteau crée la fête galante, sorte de scène sentimentale idéalisée ; François Boucher invente la pastorale dans laquelle il place des couples de bergers amoureux, richement vêtus, ou des nymphes et autres divinités, dans un paysage bucolique. La scène de genre prend donc un ton franchement profane et est chargée de pittoresque, d’exotisme et d’érotisme.
François Boucher est le parfait représentant de ce style rococo. Après une formation auprès de François Lemoyne, il remporte le Prix de Rome en 1720 et séjourne en Italie de 1727 à 1731. En 1734, il est admis à l’Académie Royale de peinture et de sculpture. Remarqué par la marquise de Pompadour, maîtresse de Louis XV, il devient directeur de la manufacture des Gobelins et premier peintre du roi en 1765.

Si sa carrière connaît des succès officiels, il reçoit en revanche les critiques de Diderot et des encyclopédistes qui lui reprochent la facilité de sa technique et la frivolité de ses sujets.
Lorsque Boucher peint l’Odalisque brune, en 1745, il est un artiste très en vogue. Boucher aime représenter des scènes mythologiques ou pastorales, ainsi que des scènes de plaisir, qui renvoient aux mœurs dissolues de l’époque.

 

Une leçon d’érotisme

Ici, Boucher a peint sur un lit défait (constitué d’un amoncellement de coussins et de tissus), une jeune femme à moitié nue, allongée sur le ventre. Chemise relevée ou non tirée, elle tourne presque le dos au spectateur, mais tournant la tête vers lui, tout en exhibant son postérieur potelé. Elle réunit avant tout les traits singuliers de la mode sous le règne de Louis XV : teint laiteux, visage petit et potelé et corps généreux en courbes.
Le spectacle impudique du corps abandonné au désordre des étoffes confère un caractère délibérément licencieux à ce tableau. La position que Boucher a fait prendre à la jeune femme se veut aguicheuse, voire inconvenante. L’oeil est piégé par une habile construction géométrique : si l’on trace une première diagonale depuis le bas du tableau à droite, suivant la jambe gauche à demi repliée, jusqu’à la tête, puis une seconde depuis le coin supérieur droit, longeant le drapé bleu et se terminant dans le coin de la tablette, on trouve à l’intersection de ces deux lignes (le centre géométrique du tableau) le postérieur de cette odalisque. Ainsi, le fessier correspond parfaitement au centre géométrique du tableau, de manière malicieuse et un peu provocatrice de la part de l’artiste…
Le portrait de cette femme potelée, dans un salon au décor raffiné (objets de luxe – perles, cassolette en porcelaine, riche tapis, soieries…) s’inscrit bien dans le courant pictural rococo. La beauté du rendu des chairs et des diverses matières rend ce tableau presque poétique. Le rosé de la peau et la blancheur de la chemise contrastent savamment avec le bleu profond de l’étoffe en velours, et avec le gris bleu des draps et drapés sous le corps. Un rose foncé et un rose orangé viennent rehausser l’ensemble – plumes qu’elle porte sur la tête et début du tapis -.

Tout le tableau est fondé sur le pli (1) : pli à la fesse, pli au cou selon le même « Y », pli de l’étoffe de velours bleu, pli du tapis, que le pied de la table vient d’agripper lorsque la jeune femme l’a approchée d’elle. Le pli s’oppose à la régularité géométrique du mur et des coussins carrés au fond. Le pli fait scène et apporte à l’oeil une certaine satisfaction. La jeune femme se retourne, surprise, dérangée par le spectateur. Celui-ci pénètre dans un espace intime qui ne lui était pas destiné… Comme elle se retourne vers nous, de spectateurs nous voici devenus voyeurs malgré nous. Il s’agit bien d’une mise en scène qui théâtralise ce moment d’attente, d’invitation ou d’intimité, avec une composition savamment orchestrée par le peintre. Derrière cet appel au voyeurisme et cette leçon d’érotisme, Boucher fait aussi un hymne à la beauté, et nous immerge dans un monde où la jouissance est le maître mot : jouissance du corps, des textiles, des objets, mais également de l’art de peindre.

 

Un exotisme de boudoir

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Claude Duflos (graveur), Sultane lisant au harem, d’après F. Boucher, pour les Moeurs et Usages des Turcs, 1746.

Le titre évoque l’Orient des harems, objet de fascination érotique pour les peintres. Les odalisques étaient les femmes vivant dans un harem en Orient, qui fournissaient aux peintres galants le prétexte rêvé pour traiter des nus féminins chargés de sensualité et de volupté. Boucher accentue les influences orientales du thème dans son traitement de l’exotisme décoratif du boudoir.
Le décor rappelle l’Orient avec ses soieries aux reflets chatoyants, le paravent vert chinois (à l’arrière plan) et une cassolette débordant de bijoux posée sur la table.

Les coussins, la table basse, le paravent et l’aigrette sont des allusions aux harems de la Turquie ottomane. Les cheveux de la jeune femme sont retenus par un tissu évoquant un turban, qui lui donne des allures de courtisane orientale. Au milieu de tous les objets précieux et exotiques qui l’entourent, elle se trouve elle aussi assimilée à quelque luxueuse babiole… On retrouve ici le « fantasme du harem » qui inspirera de nombreux peintres. En effet, cet exotisme à la turque était très à la mode au XVIIIe siècle, comme en témoigne le tableau de Nattier, Mademoiselle de Clermont à son bain.

Dans la littérature, on traduit à la même époque les Mille et une nuits (2) ; et les Lettres persanes de Montesquieu sont publiées en 1721…

 

Un nu novateur

Cette odalisque est caractéristique « des nus roses et pulpeux » de Boucher. Les nus sont des tableaux très importants dans son oeuvre, en rupture avec la hiérarchie des genres. L’Odalisque brune n’est ni un portrait, ni un personnage mythologique. Boucher avait déjà peint des femmes nues, mais dans un contexte mythologique, comme c’est le cas de Léda et le Cygne (1742, Stair Sainty Gallery, New York) ou encore de sa Diane sortant du bain (musée du Louvre).

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François Boucher, Diane sortant du bain, 1742, musée du Louvre.

Mais ici, il s’agit d’un nu très érotique sans substrat historique. Ainsi, on pourrait classer ce tableau parmi les scènes de genre. Boucher a eu une activité très féconde en tant que peintre de genre, avec une clientèle la plus large possible. Il s’agit peut-être d’une commande ou bien c’est le peintre lui-même qui a décidé de ce sujet pour capter une certaine clientèle. Il s’agit peut-être d’une illustration d’une certaine littérature érotique, correspondant à l’époque au courant libertin (on pense à des auteurs tels que Diderot ou Crébillon (3).

Jean-Honoré Fragonard, en 1763-64, peindra ses Baigneuses (4) ; puis ce sera Goya, avec sa Maja desnuda (1797-1800) (5) ; et enfin Edouard Manet, avec son Olympia de 1863 (6). Mais c’est bien Boucher le premier qui rompit ce « pacte » de la hiérarchie des genres.

 

Un modèle controversé

Le visage de la jeune femme, minutieusement rendu, semble un portrait. Pourtant, on ignore qui elle est. Très vite, on susurre qu’il s’agit de Madame de Pompadour ? Mademoiselle de Saint Gratien ? Ou encore, de Marie-Louise O’Murphy (de Boisfaily), jeune maîtresse de Louis XV. Diderot y verra la propre épouse de Boucher, Marie-Jeanne Buzeau (1716-1796), qu’il épousa en 1733, considérée à l’époque comme la plus belle femme de Paris. Cette séduisante jeune femme posait souvent pour son mari, ce qui, même dans la société permissive du XVIIIe siècle, fit parfois scandale.
L’aversion du philosophe Diderot pour Boucher était telle, qu’il reprochera à l’artiste d’avoir prostitué sa femme (7) ! Mais rien ne permet d’affirmer qu’elle ait servi de modèle pour ce tableau. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger l’art de Boucher… Si Boucher est si apprécié de la noblesse, et si peu des philosophes, c’est plutôt parce que ses oeuvres représentent ce qu’ils exècrent: la légèreté et la frivolité. Ce tableau est décliné en deux exemplaires : une femme brune qui est exposé au Louvre et une femme blonde, qui serait le portrait de l’une des maîtresses de Louis XV, exposé à l’Alte Pinakothek de Munich (8).

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François Boucher, L’Odalisque blonde, portrait présumé de Mademoiselle O’Murphy, 1752, Alte Pinakothek, Munich.

Les années passant, l’intérêt pour Boucher déclinera, avec l’arrivée du néoclassicisme, qui l’accuse d’avoir introduit un genre fade et maniéré… On critique également le mélange des genres chez ce « peintre d’histoire » qui donne dans la joliesse et oublie le beau, dans la galanterie et la frivolité à la place du sérieux et de la morale. Démodé, mais clairvoyant, il aura l’intelligence de confier son élève à Joseph Marie Vien, le célèbre Jacques-Louis David.

 

(1) Selon le critique Stéphane Lojkine.

(2) La première traduction française est l’oeuvre d’Antoine Galland publiée de 1704 à 1717.

(3) Claude-Propser Jolyot de Crébillon (1707-1777)

(4) Musée du Louvre.

(5) Musée du Prado, Madrid.

(6) Musée d’Orsay.

(7) Diderot, qui s’y connaissait en matière de galanterie, écrira pourtant la tirade suivante à propos du salon de 1767 et de l’exclusion d’un Jupiter et Antiope : « Car enfin, n’avons-nous pas vu au Salon, il y a sept à huit ans, une femme toute nue, étendue sur des oreillers, jambes deçà, jambes delà, offrant la tête la plus voluptueuse, le plus beau dos, les plus belles fesses, invitant au plaisir, et y invitant par l’attitude, la plus facile, la plus commode, à ce qu’on dit même la plus naturelle, ou du moins la plus avantageuse. Je ne dis pas qu’on en eût mieux fait d’admettre ce tableau et que le comité n’eût pas manqué de respect au public et outragé les bonnes mœurs. Je dis que ces considérations l’arrêtent peu, quand l’ouvrage est bon. Je dis que nos académiciens se soucient bien autrement du talent que de la décence. N’en déplaise à Boucher qui n’avait pas rougi de prostituer lui-même sa femme d’après laquelle il avait peint cette figure voluptueuse […] »

(8) Deux versions de ce tableau nous sont parvenues, toutes deux conservées en Allemagne, l’une dans les collections de l’Alte Pinakothek de Munich, l’autre dans les collections du Wallraf-Richartz Museum de Cologne.

Une vie, une oeuvre

Manet, le secret

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Sophie Chauveau est connue en librairie pour sa grande série publiée chez Télémaque et consacrée aux peintres italiens du Quattrocento : Lippi, Botticelli, De Vinci (1), ou encore sa biographie de Diderot (2), et celle du peintre Fragonard (3), salué par les spécialistes du XVIIIe siècle. Ses ouvrages se situent entre récits biographiques et écriture romanesque. On le constate encore avec son dernier roman, consacré au peintre Edouard Manet, artiste majeur du XIXe siècle, et initiateur de la peinture moderne.

Qui était vraiment Manet ? Sophie Chauveau nous brosse le portrait d’un homme complexe, dans une époque en mutation : la fin du XIXe siècle, le Second Empire, la Commune de 1871, la Troisième République.

 

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Edouard Manet, photographié par Nadar, 1874.

 

Pourquoi avoir eu envie d’écrire un livre sur Manet ?

« C’est un des plus grands peintres du monde ! Donc c’est facile d’aimer Manet. D’autre part, c’est une clef pour entrer dans le XXe siècle. Picasso a dit : Je ne serais pas peintre sans Manet. »

Manet vient d’une bonne famille. Son père veut qu’il fasse du droit, Manet n’en a pas du tout envie, il s’engage dans la Marine et part au Brésil.

Le scandale vient, mais pas la notoriété picturale… Manet détruit ses tableaux jusqu’à trente ans. Une fois sur deux, ses toiles sont refusées au Salon officiel. Aujourd’hui, nous sommes incapables de comprendre pourquoi le vert du Balcon fait scandale. Et pourtant, à l’époque, Manet est considéré comme un révolutionnaire. Un « rebelle en redingotes », selon les mots de l’auteur !

 

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Le Bain ou Le Déjeuner sur l’herbe, 1862, Paris, Musée d’Orsay.

Le Déjeuner sur l’herbe : Pourquoi un tel scandale ?

Une femme nue entre deux hommes habillés, en train de discuter. Nous sommes en 1863 à Paris. L’outrage s’est passé au sein même du Palais de l’Industrie, qui héberge tous les ans le Salon officiel de peinture. Le tableau de Manet n’aurait jamais dû y être exposé, car il faisait partie des quatre mille œuvres refusées cette année-là. Afin de calmer la colère des artistes et soucieux de sa popularité, l’empereur Napoléon III vient d’ordonner la création d’un Salon des Refusés. A l’époque, seuls les sujets tirés de l’histoire ou de la mythologie peuvent justifier la nudité.

Le Déjeuner sur l’herbe bafoue toutes les conventions morales et picturales. L’Académie dicte des règles incontournables, garante du « bon goût »… Imiter les anciens, réaliser des œuvres à l’aspect fini ; et surtout, privilégier le travail à l’atelier, sur celui en plein air.

Au XIXe siècle, la bourgeoisie a pris le pouvoir, et est très sérieuse. Ce mélange nu/habillés, cette décontraction… est insupportable !

« Ce qui me touche dans son travail, c’est sa précision et sa sincéritéIl peint ce qu’il voit, et cela nous parle encore aujourd’hui ! C’est inacceptable pour l’époque » S. C.

 

Pourquoi un tel titre, si mystérieux ?

« Ce n’est pas moi qui aie eu l’idée de rajouter Le Secret au titre, c’est mon éditeur, et effectivement, ce sont des tas de secrets à tous endroits. »

Parmi ces secrets, un secret de famille. En effet, Manet n’aurait jamais reconnu son fils, Léon, qu’il aurait eu avec sa femme Suzanne Leenhoff, pianiste d’origine hollandaise. La raison de ce refus d’assumer l’enfant est assez énigmatique, de même que les relations qu’il entretenait avec cet enfant. Ce dernier l’avait toujours appelé « parrain », d’où une certaine ambiguïté. Manet n’a cessé de le prendre comme modèle tout au long de sa vie. Il figure notamment dans le célèbre Déjeuner dans l’atelier, peint dans l’appartement familial de Boulogne-sur-mer.

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Le Déjeuner dans l’atelier, 1868, Munich, Neue Pinakothek. 

Manet a également entretenu une relation secrète avec Berthe Morisot, une des rares femmes à s’être imposée dans le groupe des impressionnistes. Un amour impossible, Manet étant déjà marié, ils se cacheront jusqu’à ce que Berthe épouse le frère de Manet. Sophie Chauveau va même plus loin : Berthe serait tombée enceinte de Manet, et aurait perdu l’enfant. Beaucoup de secrets, donc.

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Berthe Morisot au bouquet de violettes, 1872, collection particulière.

 

Manet, peintre des écrivains…

Manet a entretenu plusieurs amitiés sincères avec certains écrivains contemporains : Baudelaire, Zola, Mallarmé, dont il fera le portrait en 1876.

« Chez Manet, ce qui me plaît, c’est sa capacité à l’amitié » S. C.

Il fut très proche de Charles Baudelaire. « C’est un cerveau qui voit, Baudelaire, qui rencontre un œil qui pense, Manet. » Cette belle formule de l’écrivain Claude Arnaud traduit bien cette connexion que les deux artistes pouvaient entretenir. D’ailleurs Manet rendra de nombreuses fois hommage à son ami poète dans ses œuvres : le chat noir de l’Olympia, citation baudelairienne, ou encore le tableau de Jeanne Duval, maîtresse de Baudelaire. Pourtant, Manet n’est pas un peintre cérébral, ni nostalgique, ni théoricien de la peinture. Baudelaire a certainement voulu penser pour Manet. Ce dernier n’en avait pas besoin. C’est le divorce. Paradoxalement, on a peu de grands textes de Baudelaire sur son ami peintre, seulement des lettres, des passages dans les Salons.

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Henri Fantin-Latour, Hommage à Delacroix, 1864, Musée d’Orsay. A l’extrême droite, en bas, portrait de Charles Baudelaire; derrière lui, la main dans la poche, Edouard Manet.

… et ami des peintres

Mais Manet était aussi proche de ses confrères impressionnistes, même s’il ne s’était jamais considéré comme tel, et encore moins comme leur leader. Il entretenu une grande amitié avec le peintre Edgar Degas. Ce dernier avait été séduit par les idées progressistes de son confrère. La rencontre a lieu alors qu’ils copient au Louvre, à quelques mètres l’un de l’autre. Séduit par le talent de Degas, alors qu’ils ne se connaissent pas encore, Manet s’avance et lui dit : « Délaissez les grands thèmes de l’histoire, consacrez-vous plutôt à peindre la vie ! » Les deux hommes appartiennent à la haute bourgeoisie, ils sont du même monde, se plaisent, se reconnaissent.

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Edgar Degas, Monsieur et Madame Edouard Manet, 1869, Musée d’art de Kitakyushu, Japon.

Mais Manet est un homme de caractère. Son ami Degas l’avait peint, dans l’intimité, aux côtés de sa femme Suzanne, jouant du piano. Mais Manet, trouvant sa femme très mal peinte, décida de découper le tableau verticalement, à l’endroit même du visage. Degas sera très vexé, et on le comprend !

 

Les relations avec Paul Cézanne sont beaucoup plus tendues. C’est Claude Monet qui rapporte cette anecdote amusante. La scène se passe au café Guerbois, avenue de Clichy, le rendez-vous favoris des artistes dans les années 1870. Cézanne, après avoir serré les mains à la ronde, s’arrête devant Manet, toujours tiré à quatre épingles, et refuse de lui donner la main. Cézanne lui aurait dit : « Je ne vous sers pas la main, Mr Manet, je ne me suis pas lavé depuis 8 jours… »

Les deux se détestaient, et pourtant, ils sont du même monde. Manet, fils de juge parisien, Cézanne l’héritier d’un banquier d’Aix en Provence. Ils rivalisent avec les mêmes célébrités : les peintres académiques.

 

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Edgar Degas, Portrait d’Edouard Manet, vers 1866-1868, Mine de Plomb, Paris, Musée d’Orsay.

 

 «Chaque époque est dotée par le ciel d’un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d’en transmettre l’image aux époques suivantes. C’est toujours des pierres dont on a lapidé l’homme, qu’est fait le piédestal de sa statue.»

C’est par cette belle citation que Sophie Chauveau conclue son roman, tout en subtilité, nous dévoilant l’homme derrière l’artiste.

 

SOPHIE CHAUVEAU, Manet, le secret

Collection Folio (n° 6096), Gallimard.

Parution : 24-03-2016

 

 

Les propos de l’auteur retranscris dans cet article sont tirés d’une interview accordée à Web TV Culture. http://www.web-tv-culture.com/manet-le-secret-de-sophie-chauveau-719.html

 

Références :

(1) La Passion Lippi, 2003

Le Rêve Botticelli, 2005

L’Obsession Vinci, 2007

(2) Diderot, le génie débraillé, 2009

(3) Fragonard, l’Invention du bonheur, 2011

Documentaire, Musique

Générations Sample

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Soundbreaking – Générations sample

 

Dans les années 60, l’enregistrement multipistes révolutionne la musique. Avec lui, le studio se transforme en véritable laboratoire, où tout est désormais possible.

Au début des années 80, le hip-hop fait ses premiers pas. Très vite, il révolutionne la musique enregistrée, avec le sampling. Ca ne concerne pas uniquement le hip-hop…
Dans les années 2000, la pop mondiale s’en empare.

Plus grand bouleversement qu’a connu la musique ces quarante dernières années ?

Qu’est-ce que le sampling ? Cela consiste à prendre un bout de musique, et à en faire une boucle. On le met indéfiniment en boucle, afin de créer un nouveau morceau. Faire un emprunt, donc. Facile, vous croyez ?

Mais attention, cela ne revient pas simplement à voler la musique des autres. Ce n’est pas propre au hip-hop, cela se fait depuis toujours… depuis… les Beatles !

En musique, il n’y a pas un nombre illimité de notes et d’accords, ils ont tous déjà été réutilisés tout au long de l’histoire. Il s’agit de faire du neuf avec de l’ancien, c’est une réinterprétation. Certaines des musiques les plus progressistes de ces 20 dernières années sont nées d’un mélange de sampling et de musique originale.

Comme le dit Moby, « On ne sample pas pour le plaisir de sampler, mais pour créer de la bonne musique ».

En Jamaïque, on avait déjà ce travail chez les Dj dub et reggae. Leur technique avait créé le sampling, avec l’idée de se servir de rythmiques déjà enregistrées pour proposer quelque chose de nouveau au public : Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash… Ces artistes rap sont le résultat de cette influence caribéenne.

Dans les années 70, beaucoup d’immigrés d’Amérique latine et en particulier des Caraïbes se sont installés dans le Bronx, et y ont apporté leur culture : la culture du sound system.

Si on devait résumer le rap en deux éléments : le DJ et le MC. C’est le DJ qui a donné naissance au MC, et le MC a rendu le DJ populaire !

A l’époque, le quartier du South Bronx avait beaucoup de problèmes. C’était l’époque des gangs de rue, mais aussi des gens qui travaillaient dur.

« La seule chose qui ne nous ait jamais quitté, c’est notre amour de la musique et notre besoin de nous exprimer, même si on avait pas grand-chose, ensemble, on a construit quelque chose »

Q-Tip (A Tribe Called Quest)

 

James Brown, à partir de 1964 commence à répéter un morceau, « Papa’s got a brand new bag », en quête d’un rythme suprême… C’est l’inventeur de la musique funk quand même !

Son influence sur le hip-hop (et c’est Akhenaton qui nous le dit, svp) se situe à au niveau musical : jamais un artiste n’a autant été pillé, samplé, mis en boucle. Incroyables boucles de batterie…

« Il n’y aurait pas eu de James Brown, toutes les musiques seraient nazes » Merci, Afrika Bambaataa.

Le sampling c’est également l’un des héritiers directs du disco, avec des lignes de basse très rondes, avec un rythme différent du funk. C’est un des premiers genres où on commence à utiliser de la musique enregistrée.

Le remix, c’était une affaire de montage ; c’est la première étape de ce que l’on retrouve à la fin des années 70 et et dans 80’s : le sampling.

Vous connaissez tous le morceau « Rapper’s Delight » de Sugarhill Gang (1979) ? He bien, il a été composé à partir du sample de « Good Times » du groupe Chic. Quand ce premier disque de rap est sorti, ça a fait l’effet d’un big bang. Ce succès a pris tout le monde par surprise, c’était le premier disque de rap officiel.

En 1979, le premier échantillonneur, (ce qu’on appelle le Fairlight), ne possède aucun son : on a une coquille vide et il faut la remplir. Dans le documentaire, on voit un extrait vidéo montrant (le Dieu) Herbie Hancock enregistrant sur son synthé des voix d’enfants…

Pour Jean-Michel Jarre, pionnier de la musique électronique en France, il y a un avant Fairlight et un après Fairlight. Cela va colorer véritablement toute la musique de cette époque là : Kate Bush, Peter Gabriel…

« Le sampling a quelque chose d’assez sauvage, d’assez brut. L’idée est de prendre des morceaux de vie urbaine et de les mélanger »

Jean-Michel Jarre

Dans les années 80, avec la technologie numérique, certains producteurs intrépides comme Arthur Becker ont compris qu’on pouvait prélever quelques secondes d’un morceau, d’un disque, et les rejouer indéfiniment. Le sampleur ne permettait alors de sampler qu’une seconde ou deux. Mais les producteurs pouvaient prélever une caisse claire ou le son d’un disque sans avoir à faire un scratch avec. Pour les producteurs de hip-hop, c’était quelque chose de révolutionnaire !

Le premier sampleur d’importance à arriver sur le marché est le E-mu SP 1200.

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Marley Marl est un des premiers producteurs à évoluer dans le hip-hop dans les années 80. Il ajoutait toujours son propre groove, comme dans le morceau « The Bridge » il sample un breackbeat qui s’appelle « Impeach the President », qui a été samplé par beaucoup de rappeurs mais lui, il ajoute ses propres séquences de batterie et un son de synthé.

Attention, on arrive à du lourd : Run-D.M.C. Ils se sont dit, pourquoi personne ne rappe sur des disques de rock ? Ils visaient le « trône » de Mick Jagger, d’Elvis, de Michael Jackson.

« Walk this way » par exemple, LE tube, c’est bien Aerosmith. Ça a permis aux gens de faire le lien, mais sauf que là, ce sont des rappeurs qui chantent ! Ce n’est pas si différent de la version d’Aerosmith. Pour étendre la portée du rap, c’était bien joué.

 

La fin des années 80, c’est l’âge d’or du hip-hop, avec Public Enemy… Leur musique est dotée d’une conscience sociale. Dans le documentaire, on a une anecdote très drôle de Quest Love à propos de Public Enemy : « En mai 1988, quand est sorti « It takes a million to hold back », j’ai acheté cette cassette en allant au taff. J’étais cuistot, je faisais des frites,e t je devais me taper 10 pâtés de maisons pour y aller. Une fois arrivé, j’étais à la fin de la face 1. Je me suis dit, c’est pas possible, faut que j’écoute cet album. A ma pause déjeuné j’ai dit à mon patron que je reviendrai à 15h. Et je suis jamais revenu. »

En octobre 1988, ils ont sorti « Rebel without a pause » en maxi 45 tours.

« C’était obsédant, inquiétant, ça incitait à la révolte, à l’agitation » Q-Tip

Hank Schocklee, un des producteurs de Public Enemy, raconte que sa discothèque était tellement énorme qu’il pouvait prendre des fragments n’importe où ! Chez les Beatles, Kool and the Gang, mais aussi dans le jazz, Chick Corea… Leur paysage sonore est devenu complexe.

« Fight the power » était un tube. C’est une petite boucle, avec des petits samples, et Chuck D a écrit le rythme de base. Il a une dimension politique dans les samples de Public Enemy.

 

Ok, et maintenant, on passe à un autre groupe culte… les Beastie Boys. En 1986, Adam Horovitz ne savait pas ce qu’était un sampling ! C’est avec l’album « Licensed to ill » il repose principalement sur la boîte à rythmes.

 

Le Wu-Tang Clan est assez à part dans l’histoire du hip-hop. Ils ont développé leur propre argot new-yorkais. RZA est un personnage important dans l’histoire du sampling. Dans les premiers morceaux du Wu Tang, vers 1993-94, il utilisait encore d’anciennes technologies comme le SP-1200, ça lui permettait d’obtenir un son plus abrasif. Ils utilisaient des samples de jazz, n’importe quel son, même des dialogues de films.

« C’était genre, plus c’est sale, mieux c’est ! Rza aime vous remuer, faire bouillir votre sang » Q-Tip

« Enter the Wu-Tang, le premier album est tout simplement un bijou » Akhenaton (I Am)

 

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Akhenaton, du groupe I AM.

Mais qu’est-ce qu’il se passe en France ? Au début des années 90, le rap français va littéralement exploser, avec les albums du Ministère AMER, NTM, I Am, of course. Chez I Am, c’est Imhotep qui se charge de la construction des instrus à partir de plein de samples, qu’il va prendre la musique afro américaine, de musiques méditerranéennes, d’extraits de films et jeux vidéo.

« On aime sampler ! C’est un jeu excitant mais toujours dans le respect de l’original » Akhenaton

Tout le monde connaît « Je danse le MIA ». Mais avez-vous fait attention à la boucle de sample ? C’est bien George Benson, « Give me the night ». Autorisation accordée par le maître ! 400 000 exemplaires vendus et un disque d’or pour I Am…

Au début des années 90, plusieurs procès charnières ont été intentés par des artistes ou ayant-droit qui se sentaient floués par le sampling. Selon eux, c’était du plagiat, et dans un certain sens, ça a considérablement refroidi l’industrie musicale. Les labels sont devenus très réticents à laisser leurs artistes sampler de manière excessive.

De nos jours, utiliser des samples coûte une fortune. C’est réservé à l’élite, à ceux qui peuvent payer des droits exorbitants… comme Kanye West !

La technologie a bien évolué : aujourd’hui, on a les stations audio-numériques  où tu as dans ton ordinateur un magnéto, un sampleur et une boîte à rythmes !

Mais attention, le sampling ce n’est pas juste sampler de la musique existante, c’est aussi sampler de la matière que l’on créé…
 

Alors, le sampling, une révolution ?

Oui, en quelque sorte, car ça a ouvert tout un style de production.

Au final, avec les artistes actuels, c’est devenu difficile de déterminer ce qui relève du compositeur original et de celui qui le sample !

 

A voir

« Soundbreaking – Générations sample »

Un documentaire de Maro Chermayeff et Christine Le Goff

Informations techniques:

  • Type de film: Moyen métrage
  • Langues: Français
  • Pays : France
  • Année de production : 2016

 

Documentaire, Une vie, une oeuvre

Marina Abramovic, The Artist is Present (2012)

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« C’est dur de faire quelque chose de proche du néant » Marina Abramović

 

Depuis le début de sa carrière à Belgrade dans les années 70, Marina Abramović s’est imposée comme une pionnière et l’une des références du Body Art (1). Connue pour ses mises en scène convoquant fréquemment la nudité et la privation comme modes d’expression corporelle dans lesquelles le corps est à la fois son sujet et son instrument, elle est l’une des rares artistes de sa génération à être encore active dans ce domaine.

Ses performances parfois extrêmes, documentées par des photographies en noir et blanc commentées, sont restées uniques. Dès 1973, date de ses premières expérimentations sur son propre corps souvent mis à nu, Marina Abramovic pousse aux extrêmes les limites de la relation qu’elle élabore avec le public. Dans le cadre de Rythms, une série de performances réalisées de 1973 à 1975, un des spectateurs lui sauvera même la vie. Allongée nue, au milieu d’une étoile tracée au sol et enflammée, la jeune femme avait en effet perdu connaissance, intoxiquée par la fumée.

Dans Rythm 0, elle avait laissé le public sans directives précises avec 72 objets à sa disposition (crayon, hache, ciseaux, etc.) et elle-même, nue. La performance fut interrompue lorsqu’elle se retrouva avec un pistolet chargé dans la bouche.

En 1975, dans Art must be beautiful, elle se filme, torse nu, brossant ses cheveux longs avec de plus en plus de violence, en répétant la phrase du titre pendant près de quinze minutes. Le visionnage de cette vidéo qui souligne la concentration de l’artiste, son pouvoir d’abnégation, reste une véritable épreuve pour le spectateur. 

Cette même année, Marina Abramovic rencontre le Hollandais Ulay avec qui elle réalisera toutes ses performances jusqu’en 1988. Désormais, celles-ci explorent la question du double et de l’altérité, mais également les positions du féminisme envers l’égalité entre les sexes.

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Marina Abramovic et Ulay, AAA-AAA (performance RTB, Liège) 1977

 

Le documentaire Marina Abramović: The Artist is Present nous plonge dans le monde de l’artiste, la suivant alors qu’elle prépare ce qui est certainement le moment le plus important de sa carrière : une rétrospective majeure de son œuvre, qui s’est tenue de mars à mai 2010 au MoMA de New York. Elle occupait plusieurs étages, la plupart dédiés aux premiers chapitres de la carrière de l’artiste.

Mais l’événement de cette rétrospective était la nouvelle performance de l’artiste : deux chaises face à face, l’une accueillant l’artiste, l’autre le public se relayant, pour un échange, les yeux dans les yeux, en silence.

Durant les trois mois de l’exposition, le film suit Marina, jour après jour, restée quotidiennement assise sept heures et demi sans manger, boire, ou se lever, un exploit d’endurance mentale et physique ; un défi, même, pour une habituée de ce type de performances.

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L’expérience se révèle un surprenant facteur de rassemblement social, brassant des personnes de tous âges, de toutes origines, de toutes catégories. Conséquence du « dialogue direct des énergies » entre Marina Abramović et le public, l’émotion devient palpable : certains fondent en larmes, d’autres s’illuminent de sourires.

 

Un moment est particulièrement émouvant, lorsque Ulay , ex compagnon de l’artiste, s’assoit en face d’elle… Il est venu par surprise, sans prévenir l’artiste qui ne pouvait soupçonner quoi que ce soit : la dernière fois que l’un et l’autre s’étaient vus, c’était trente ans plus tôt, le jour de leur séparation, sur la muraille de Chine !

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En tout, près de 750 000 personnes ont assisté à la performance…

 

(1) L’expression body art réunit des artistes qui travaillent ou on travaillé avec le langage ducorps afin de mieux interroger les déterminismes collectifs, le poids des rituels sociaux ou encore les codes d’une morale familiale et religieuse. Durant la période fondatrice, comprise entre le début des années 1960 et la fin des années 1970, le corps apparaît fréquemment comme le vecteur de la contrainte et de la rébellion. Les expériences exécutées directement sur lui expriment les remises en cause des idées préconçues sur nos manières d’être.

 

 

Date de sortie : 12 décembre 2012 (France)
Documentaire réalisé par Matthew Akers
Durée : 1h 46m
Bande-annonce

 

A lire :

Bénédicte RAMADE, « ABRAMOVIC MARINA (1946- ) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 15 septembre 2016. Disponible sur http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/marina-abramovic/

Bande dessinée, Lecture

Aimer, rire, dessiner. Renaître après CHARLIE. « La légèreté » de Catherine Meurisse.

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La dessinatrice Catherine Meurisse publie « La Légèreté » (Dargaud) Copyright Laurence Houot / Culturebox

 

Comment se reconstruire après le massacre perpétré à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 ?

La dessinatrice Catherine Meurisse a échappé au massacre. Elle y a perdu ses amis de Charlie, ceux avec qui elle travaillait depuis 10 ans (1). Elle publie « La légèreté » (Dargaud), un album magnifique où elle raconte comment grâce à la beauté, elle a réussi à remonter à la surface. C’est l’histoire d’un retour à la vie, sensible, émouvant, et non sans humour !

 

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« Le dessin de la couverture, c’est le premier dessin que j’ai fait 5 mois après l’attentat. »

 

Ce jour là elle était en retard à la conférence de rédaction hebdomadaire. C’est ce retard qui lui a ironiquement sauvé la vie. Une nuit difficile, après une rupture amoureuse…

Elle a entendu les coups de feu. Elle a perdu ses amis, ses collègues, ceux avec qui elle travaillait depuis 10 ans pour le journal satirique. Puis elle a perdu la mémoire, ses facultés intellectuelles, l’envie de rire, et même la colère.

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« La Légèreté », p. 22, détail / Copyright Catherine Meurisse

 

« Cet album, j’aurais aimé qu’il n’existe jamais »

« Je suis heureuse que d’un immense chagrin soit sorti quelque chose qui peut être partagé en BD, qui peut apaiser« , ajoute Catherine Meurisse. « Je l’ai d’abord fait pour moi. C’est comme ça, on fait d’abord un livre pour soi. Je l’ai fait pour me reconstruire après avoir été démolie »

 

Elle pressent qu’elle trouvera l’issue en se tournant vers la beauté, sous toutes ses formes. L’intuition qu’après le choc du 7 janvier, il fallait un autre choc, et que ce choc pouvait être provoqué par la beauté. « Après le 7 janvier, j’ai perdu mes facultés intellectuelles, ma raison. Je ne pouvais plus penser. Il ne me restait que l’intuition et la perception. Quelques jours après le 7 janvier, des amis m’ont emmenée au bord de la mer, pour me changer les idées. Une fois là-bas, j’ai eu l’impression de voir la mer pour la première fois de ma vie. La vue de ce paysage m’a transpercée. Et j’ai senti que c’était cette beauté qu’il fallait suivre. Se laisser transpercer par la beauté naturelle et culturelle« , raconte Catherine Meurisse. La beauté comme un antidote à l’horreur.

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« La Légèreté », p. 59 / Copyright Catherine Meurisse

 

 

Après la manifestation du 11 janvier, le numéro des « survivants » et les attentats du 13 novembre, elle décide alors de prendre le large. Elle part pour Rome en quête du syndrome de Stendhal (2), seul capable à ses yeux d’annuler le syndrome du 7 janvier. Finalement, elle l’a vécu à l’envers ; l’évanouissement face à l’horreur le 7 janvier, et lorsqu’elle se réveille, elle recherche la beauté. Philippe Lançon qui a écrit la préface de l’album lui avait rappelé cette citation de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ».

 

Hébergée à la Villa Médicis (3), elle erre dans les ruines du Forum et du Palatin, dans les dédales de la Villa Borghèse, se plonge dans les tableaux du Caravage…Tout en laissant aller son imagination jusqu’à y voir des allusions à Daech – ce qui donne lieu à des dessins assez comiques -… Que de violence, et que de beauté ! « Pour moi, le clair-obscur pour qualifier la peinture du Caravage, prenait tout son sens : le clair, sortir des ténèbres, sortir de l’obscurantisme. »

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« La Légèreté », p. 97 / Copyright Catherine Meurisse

 

Dans cet album très réussi graphiquement, Catherine Meurisse en appelle à toutes sortes de techniques, l’encre de chine, sa technique de base, mais aussi l’aquarelle, le pastel sec, le dessin au crayon, sans jamais perdre son lecteur. Cette diversité graphique sert au contraire le propos. « Techniquement, c’est arrivé en désordre, parce que j’étais en désordre« , explique la dessinatrice. « Je n’ai pas choisi mes outils, ils se sont imposés. J’ai utilisé la plume et l’encre de chine, mon outil de prédilection, parce qu’il ne fallait pas tout changer, et puis la couleur est revenue. »

Outre la beauté des textes (elle cite Proust, son « auxiliaire de vie », mais également Baudelaire, Stendhal…), certaines planches sont des véritables « tableaux », notamment lorsque la narratrice se confronte à l’océan. L’aquarelle permet des effets de couleurs époustouflants, des couchers de soleil sublimes, dans lesquels la dessinatrice se perd pour finalement se retrouver dans une toile de… Rothko !

 

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« La Légèreté », p. 8 et 9 / Copyright Catherine Meurisse

En regardant la beauté – naturelle et artistique -, Catherine Meurisse a retrouvé la mémoire, et sa capacité à penser.

« Cette beauté qui me sauve, en me rendant la légèreté. »

Ce n’est qu’à la fin de l’album que le mot « légèreté » apparaît…

 

Catherine Meurisse a travaillé dix ans à Charlie Hebdo. Elle ne fera plus de dessin de presse. « Le dessin de presse c’était avec eux. Je faisais mes dessins pour les faire rire; et pour rire des leurs. C’était un travail en bande. La bande a éclaté. L’équipe est décimée. Je veux les garder intacts et vivants dans mon esprit. Et je ne veux rien y ajouter« , confie-t-elle. « Le temps des médias ne me convient plus et dessiner sur l’actualité me paraît dérisoire. La politique ne m’intéresse plus« , dit-elle. « Je privilégie le temps de la littérature, qui me nourrit, et que je veux pour mes projets« , conclut-elle.

On lui souhaite une très longue carrière…

 

 

(1) Catherine Meurisse est née en 1980. Après un cursus de lettres modernes, elle poursuit ses études à Paris, à l’École nationale supérieure des arts graphiques (école Estienne), puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de ‘Charlie Hebdo’. Elle dessine également pour des magazines et des quotidiens, comme ‘Libération’, ‘Marianne’, ‘Les Échos’, ‘Télérama’, ‘L’Obs’… et illustre des livres jeunesse chez divers éditeurs (Bayard, Gallimard, Nathan…). Elle signe plusieurs bandes dessinées, parmi lesquelles « Mes hommes de lettres » (éditions Sarbacane), ou comment faire entrer avec humour toute la littérature française dans un seul album, « Savoir-vivre ou mourir » (éditions Les Échappées, préfacé par Claire Bretécher), « Le Pont des arts » (éditions Sarbacane) qui évoque les rapports tumultueux entre peintres et écrivains, ou « Moderne Olympia » (éditions Futuropolis). Aux éditions Dargaud, elle publie « Drôles de femmes« , en collaboration avec Julie Birmant, un recueil de portraits de femmes du spectacle, ainsi que « La Légèreté« .

(2) Lors de son voyage en Italie en 1817, cerné par les œuvres d’art, Stendhal a été pris de vertige. Depuis, on appelle « syndrome de Stendhal » l’évanouissement que tout un chacun peut avoir face à un déluge de beautés.

(3) La Villa Médicis est le siège de l’Académie de France à Rome. Depuis sa création, au XVIIe siècle, s’y succèdent, chaque année, des artistes pensionnaires, musiciens, écrivains, peintres, plasticiens, designers, historiens de l’art…

 

 

 

« La légèreté« , Catherine Meurisse (Dargaud -136 pages – 19,99 euros)

 

A revoir : La Grande Librairie sur France 5

A réécouter : l’émission Le Temps des écrivains du 28 mai sur France Culture

Exposition

Expositions de l’été… Derniers jours !

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C’est bientôt la rentrée, mais vous n’avez pas eu le temps de voir certaines expositions phares de l’été… Il n’est pas trop tard ! Voici une petite sélection…

 

 

LES HUGO, UNE FAMILLE D’ARTISTES

 

Hugo

Dans la famille Hugo, nul n’aura échappé à la malédiction de l’art…

Maison musée, et pourquoi pas maison de famille ? Les collections conservent d’importants témoignages de la créativité de Victor Hugo transmise sur pas moins de six générations. La publication d’un livre sur Hauteville House par Marie et Jean-Baptiste Hugo est l’occasion de célébrer les Hugo, famille d’artistes.

Maison de Victor Hugo

Exceptionnellement l’exposition se déroule sur la totalité des salles. L’entrée du musée est donc intégralement payante. Plein tarif 8 euros / Tarif réduit 6 euros

Ouvert du mardi au dimanche et certains jours fériés de 10h à 18h.

  • Jusqu’au 18 septembre

 

 

JARDINS D’ORIENT

DE L’ALHAMBRA AU TAJMAHAL

IMA
Khamsa nameh de Nizami pour le Prince Awrangzeb, Inde moghol, 1640-1645

Cette extraordinaire histoire des jardins d’Orient, venez la découvrir… au jardin : pendant toute la durée de l’exposition, le parvis de l’IMA est investi par un jardin éphémère exceptionnel. Confiée au paysagiste Michel Péna, cette interprétation contemporaine des jardins d’Orient se veut une invitation ludique et sensorielle à s’imprégner des multiples facettes d’un art millénaire. Le visiteur peut lézarder et déambuler à sa guise dans ses allées de roses et d’orangers, de palmiers et de jasmins, avant que ses pas ne le mènent à la découverte d’une immense anamorphose végétale imaginée par François Abelanet.

Institut du monde arabe

Billet expo: 12 € (tarif plein) / 10 € (tarif réduit)

Du mardi au vendredi 10h-18h

Week-end 10h-19h

  • Jusqu’au 25 septembre

 

 

DE LA CARICATURE A L’AFFICHE (1850-1918)

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Le début du siècle voit s’éteindre ou se retirer de la scène, Toulouse Lautrec, Chéret, Mucha. L’absence de leurs images crée alors un sentiment de vide d’autant plus fort qu’elles étaient omniprésentes sur les murs de la ville. Un vide qui a laissé s’installer l’idée que l’art de l’affiche est resté moribond jusqu’en 1918. C’était mal connaître le rôle joué par les dessinateurs de presse et les caricaturistes durant cette période. Les annonceurs d’alors repèrent leur trait acerbe, leur maitrise du raccourci, leur art de l’ellipse, qui rejoignent les premières théories publicitaires. Ces dessinateurs prennent le relais et renouvellent le genre en profondeur. Parmi eux Jossot, Sem, Barrère, Guillaume, Gus Bofa, Roubille, ou Cappiello. Réalisée à partir des collections du musée, l’exposition retrace ce moment de l’histoire de l’affiche intimement lié à l’histoire de la presse, aux contextes politiques et économiques depuis 1850.

Musée des Arts Décoratifs

Plein tarif: 11€ / Réduit: 8,50 €

Gratuité pour les 18-25 ans (expo temp. hors nef)

du mardi au dimanche de 11h à 18h – dernier billet vendu à 17h30 ;  le jeudi : nocturne jusqu’à 21h (uniquement pour les expositions temporaires) – dernier billet vendu à 20h30 ; fermé le lundi.

  • Jusqu’au 4 septembre

 

 

UN ART PAUVRE

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Avec « Un art pauvre », manifestation pluridisciplinaire et inédite, le Centre Pompidou propose d’examiner les pratiques artistiques attachées à la question du « pauvre » dans la création dès les années 1960 : dans le domaine des arts plastiques, avec l’éminence du courant de l’Arte Povera, dans le champ de la musique, du design, de l’architecture, du théâtre, de la performance et du cinéma expérimental.

Centre Pompidou

Musée – Niveau 5, Galerie 4 – Centre Pompidou, Paris

Tarif: 14€ / TR:  11€

  • Jusqu’au 29 août

 

 

MARCEL GAUTHEROT, JOAQUIM PAÏVA ET VIK MUNIZ

UNE SAISON BRESILIENNE

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MARCEL GAUTHEROT

Pleins feux sur le Brésil ! Des chantiers fous de Brasilia racontés par Marcel Gautherot aux sambas échevelées du carnaval observées par Joaquim Païva, cette passionnante contrée se dévoile dans toute sa richesse. En guest star, Vik Muniz et ses détonnantes illusions d’optique.

Maison européenne de la photographie

PLEIN TARIF : 8 €TARIF RÉDUIT : 4.5 €

Ouvert au public du mercredi au dimanche, de 11h à 19h45.

Fermé lundi, mardi, jours fériés, et périodes d’inter-expositions.

Fermeture des caisses à 19h30.

  • Jusqu’au 28 août

 

 

ARTISTES A MONTMARTRE, DE STEINLEN A SATIE (1870-1910)

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Edouard Lefèvre, Moulin de la Galette, Aquarelle, Musée de Montmartre

A partir de 1870, la butte Montmartre devient le repaire des artistes français et étrangers. Le quartier attire par son charme bohème et parisien, ses bas loyers et ses cabarets effervescents. La bande à Picasso échange au Bateau Lavoir. 160 œuvres reviennent sur ces années d’émutation, de Signac à Vallotton, Bonnard, Satie, Toulouse-Lautrec, Utrillo, Modigliani, et autres prodiges de l’avant-garde.

Musée de Montmartre

Plein tarif: 9,5 € / Tarif réduit (étudiants): 7,50 €

Le Musée est ou­vert tous les jours, toute l’an­née, de 10h à 18h (dernière entrée à 17h15).

  • Jusqu’au 25 septembre

 

 

JACQUES CHIRAC, OU LE DIALOGUE DES CULTURES

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L’exposition dresse le portrait culturel de l’ancien Président de la République, qui fut à l’origine du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Ou comment les fils d’un destin personnel croisent ceux de l’histoire des civilisations extra-européennes.

Musée du Quai Branly

Fermeture le lundi
mardi, mercredi, dimanche : 11h00-19h00
jeudi, vendredi, samedi : 11h00-21h00
Plateau des collections
Plein tarif : 9,00 €
Tarif réduit : 7,00 €
  • Du 21 juin au 9 octobre

 

 

MICHEL HOUELLEBECQ

RESTER VIVANT

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Non pas une exposition « sur » Michel Houellebecq, mais une exposition « de » Michel Houellebecq : comment l’écrivain produit une forme qui participe à la réinvention de l’exposition en brouillant les cartes entre littérature et photographie, réel et fiction.

Poète, essayiste, romancier et réalisateur, Michel Houellebecq a un lien étroit avec la photographie, qui accompagne et prolonge sa réflexion depuis le début de sa carrière, et dont il fait souvent état dans ses romans. L’exposition est un scénario qui conduit le visiteur au travers des obsessions de l’écrivain.

Palais de Tokyo

À découvrir de midi à minuit, tous les jours sauf le mardi.

  • Jusqu’au 11 septembre

 

 

LE GRAND ORCHESTRE DES ANIMAUX

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Hiroshi Sugimoto, Alaskan Wolves, 1994

Du 2 juillet 2016 au 8 janvier 2017, la Fondation Cartier pour l’art contemporain présente Le Grand Orchestre des Animaux, inspiré par l’oeuvre de Bernie Krause, musicien et bioacousticien américain. L’exposition, qui réunit des artistes du monde entier, invite le public à s’immerger dans une méditation esthétique, à la fois sonore et visuelle, autour d’un monde animal de plus en plus menacé.

Fondation Cartier pour l’art contemporain

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 20h. Nocturne le mardi jusqu’à 22h. Tous les jours à 18h visite guidée de l’exposition avec le billet d’entrée. Dans la limite des places disponibles. Fermeture le lundi.

Tarifs : 12€ / Tarif réduit : 8€ (étudiants, – de 25 ans, senior, demandeurs d’emploi et bénéficiaires des minima sociaux, Maison des Artistes)

 

  • Jusqu’au 8 janvier 2017 (hey oui, vous avez encore le temps…)

 

 

Alors… Vous avez fait votre choix ?

 

 

Non classé

« Histoires d’oeils », de Philippe Costamagna

Histoire d'oeils

Un Bronzino miraculeux

Voici un métier singulier, rare et secret. Jusqu’à ce livre, il n’avait même pas de nom en français. C’est le métier d’une centaine de personnes dans le monde, qui, grâce à un mystérieux mélange de savoir et de sensibilité, sont appelés pour reconnaître tel ou tel tableau. Ce sont des « œils », comme dans la parfumerie il y a des « nez ». Dans ce livre, Histoire d’oeils, Philippe Costamagna (1) raconte, dans la première partie du récit, comment un jour il a attribué un Bronzino maintenant réputé un des chefs-d’œuvres de l’art mondial. Il relate également comment il en est arrivé là, ses maîtres spirituels, ses expériences. Bref, un livre passionnant.

« On dit un œil, des yeux. Je voudrais, moi, vous parler d’un métier insoupçonné et fascinant, celui des « oeils »… »

Selon l’auteur, l’œil a pour fonction de découvrir des paternités aux tableaux à partir de son seul regard. Sa tâche est de voir. Pour cela, il ne saurait se dispenser d’un contact direct avec chaque œuvre. Sa tache consiste à proposer un nom. C’est un véritable métier, peu connu et révélé à l’éditeur qui a souhaité publié le livre. Ce métier, que l’on appellerait en France « attributionniste », terme que Philippe Costamagna considère comme affreux ! C’est une profession qu’il exerce depuis une trentaine d’années. Cela induit une connaissance poussée des techniques picturales, des matériaux utilisés, de la manière d’un peintre.

 

Une révélation

Quand un œil est confronté à une œuvre dont il est le seul à pouvoir reconnaître l’auteur, on dit qu’il fait une découverte. Plus l’artiste est important, plus sa découverte est importante, et si l’œuvre en question est un chef-d’œuvre, exécuté par un grand maître, alors on peut parler de « grande découverte ».

C’est bien d’une grande découverte, chose très rare pour un œil, dont il s’agit.

« Par hasard ». C’était au mois d’octobre 2005, Philippe Costamagna se baladait avec son ami Carlo Falciani, spécialiste comme lui de la peinture italienne du XVIe s.

La découverte eut lieu dans le musée des Beaux-Arts de Nice, où la femme de son ami souhaitait elle aussi observer certaines œuvres. C’est alors un véritable éblouissement :

« Le soleil, souvent présent sur la baie de Nice, était haut dans le ciel ce jour-là et laissait pénétrer ses rayons dans la galerie selon un angle aigu. Je me souviens que nous bavardions, tout en jetant un coup d’œil distrait aux collections, de tout autre chose, peut-être du tableau que nous allions voir le lendemain, quand nos yeux se sont arrêtés sur un Christ accroché au bout du couloir, aux pieds duquel tombait un rayon de soleil qui faisait reluire des ongles à la texture porcelainée que je reconnaîtrais entre mille. « Tu vois ce que je vois ? » m’a demandé Carlo. Le bavardage a laissé place à un silence époustouflé. Nous voyions bien la même chose. A la faveur de ce rayon de soleil providentiel s’était révélé le Christ en croix de Bronzino, peint par l’artiste à l’intention de la famille florentine des Panciatichi (2), vers 1540, une œuvre jusqu’alors perdue et vainement recherchée des connaisseurs de la peinture florentine de cette époque. »

Bronzino
Bronzino (1503-1572), Crucifixion, Collection Musée des Beaux-Arts Jules Chéret, Nice. 

La révélation tient alors à peu de choses… l’éclat de la lumière sur un orteil du Christ ! « S’il n’y avait pas eu ce rayon de lumière naturelle, nous n’aurions pas eu cette révélation du tableau de Bronzino », confie Philippe Costamagna. En réalité, cette reconnaissance repose sur une énorme érudition. « Lorsque l’on est spécialiste d’un artiste, on rentre dans sa manière, on sait avant lui comment va être la touche de l’artiste, même l’invention de la pose. » Il faut connaître par cœur la production de l’artiste…

Le tableau en question était perdu, et était connu uniquement par la description qu’en donne Giorgio Vasari dans ses Vies, commande du grand duc de Florence pour mettre en avant toute la peinture florentine. Curieusement, Vasari n’aimait pas tellement Bronzino, son contemporain. Vasari décrit ce tableau en qualifiant l’œuvre d’extraordinaire. « Pour Bartolomeo Panciatichi, il fit le tableau d’un Christ crucifié, exécuté avec tant de soin et tant d’application, qu’on voit bien qu’il prit pour modèle un véritable corps mort mis en croix. »

« Lorsque l’on a levé le regard, nous avons entendu les mots de Vasari », confie l’auteur.

 

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Bronzino, La Madone Panciatichi, vers 1541, Galerie des Offices, Florence.

Mais une grande découverte est rarement acceptée sans discussion par les autres historiens de l’art. Michel Laclotte l’accuse alors de trop boire ! Il faudra attendre qu’il se rende à Florence en 2010, à l’exposition Bronzino du Palais Strozzi, pour qu’il change d’avis. Le Christ de Nice était le premier tableau en entrant dans la salle dédiée aux Panciatichi, face à la Vierge à l’Enfant, peinte pour le même couple. Entre ces deux images, les portraits des époux, côte à côte.

 

(1) Philippe Costamagna est né en 1959, il est spécialiste de la peinture italienne du XVIe siècle, et dirige le musée des Beaux-Arts d’Ajaccio. Il est l’auteur d’une biographie de Pontormo (Gallimard, 1995). Il a consacré sa thèse aux portraits florentins du XVIe siècle.

(2) Les époux Panciatichi étaient des banquiers florentins, riches et puissants, mais aussi engagés en faveur d’une réforme interne de la foi catholique tenant compte des objections de Luther. Ils sont les parfaits représentants de la bourgeoisie marchande triomphante de cette époque.

 

Philippe Costamagna, Histoires d’oeils, Grasset, 20€.

http://www.grasset.fr

 

 

 

 

Exposition, Une vie, une oeuvre

Paula Modersohn-Becker, précurseur oubliée de l’art moderne

Paula Modersohn Becker
Paula Modersohn-Becker, Portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine, vers 1905. Coll. Von der Heydt-Museum, Wuppertal

 

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

C’est ainsi que l’écrivaine Marie Darrieusecq décrit l’artiste allemande Paula Modersohn-Becker, dans sa biographie Être ici est une splendeur. Vie de Paula Modersohn-Becker (1).

Le Musée d’Art moderne de la ville de Paris présente la première monographie en France de cette artiste qui bien que méconnue du public français, est très populaire en Allemagne et est aujourd’hui considérée comme une figure majeure de l’art moderne.

Marie Darrieusecq a donc tenté de réparer cette injustice :

« Plus j’ai découvert son œuvre, plus je me suis dit que c’était insupportable qu’elle ne soit pas connue ici. Plus je l’aimais, plus je voulais la montrer, tout simplement. »

Résolument moderne et en avance sur son temps, la peintre fait preuve d’une esthétique personnelle audacieuse. Si les thèmes abordés sont caractéristiques de son époque (autoportraits, mère et enfant, paysages, natures mortes…), sa manière de les traiter est novatrice. Ses tableaux se démarquent par une force d’expression dans la couleur, une grande sensibilité et une grande capacité à saisir l’essence de ses modèles. Malgré sa courte carrière artistique réduite seulement à une dizaine d’années, l’artiste nous transmet une œuvre extrêmement riche que l’exposition retrace à travers 130 peintures et dessins dans un parcours chronologique et thématique. Un parcours unique et sensible.

 

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L’artiste Paula Modersohn-Becker

Après une formation à Berlin, elle rejoint, en 1898, la communauté artistique de Worpswede, dans le nord de l’Allemagne, où elle rencontre son futur époux, Otto Modersohn, également peintre.

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Autoportrait au sixième anniversaire de mariage, 25 mai 1906. Musée Paula Modersohn-Becker Brême

Paula Modersohn-Becker s’affirme en tant que femme dans de nombreux autoportraits, se peignant dans l’intimité, sans aucune complaisance. Cet autoportrait, où elle se dépeint enceinte, est chargé d’une certaine ironie tragique, puisqu’elle mourra à l’âge de 31 ans après avoir donné naissance à son premier enfant. Il s’agit d’une fiction totale puisque l’artiste n’est alors pas enceinte… Cette femme était prise dans des tensions entre la créativité et la vie que l’on demandait des femmes à  cette époque. Elle s’est enfuie plusieurs fois à Paris. Fascinée par les avant-gardes du début du XXe siècle, elle y effectue quatre longs séjours qui représentent pour elle une véritable libération esthétique. Elle y voit des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, des Douanier Rousseau… Ces influences seront essentielles dans son oeuvre.

Une œuvre très courte donc, mais très intense. Elle n’a aucune reconnaissante artistique de son vivant – elle ne vendra que trois toiles de son vivant (2) – son mari très tôt, ne comprend pas du tout ce qu’elle fait. Il n’y a qu’à Paris qu’elle pourra avoir des cours de nus, à Montparnasse, le seul endroit à l’époque où les femmes pouvaient apprendre l’anatomie. Elle y trouve une liberté qu’elle n’avait pas connue en Allemagne.

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Mère allongée avec un enfant II, été 1906. Coll. musée Paula Modersohn-Becker, Brême

Cette toile montre un allaitement, un endormissement après l’allaitement dans une position très simple et confortable pas forcément enseignée dans les maternités, c’est une représentation inédite pour son année de création : 1906.

Plusieurs peintures jugées trop avant-gardistes seront présentées dans l’exposition d’ « art dégénéré » organisée par les Nazis à Munich en 1937. Sa représentation du corps féminin était non conforme aux codes. C’est probablement la première femme à s’être peinte nue, car les modèles étaient chers, tout simplement, cela donne une représentation du corps féminin très directe, dénudée aussi du regard masculin sur le corps féminin. Lorsque Paula visite le Louvre, il n’y a que quatre femmes exposantes dont Vigée Lebrun, et des centaines de femmes exposées nues. Elle se représente, ni sacralisée, ni madone, ni odalisque. Elle n’exposera qu’à deux reprises, et c’est un échec… Les critiques ont la nausée devant ses tableaux ! Elle peint seule, elle expérimente, avec une grande liberté.

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Autoportrait à la branche de camélia, 1906/1907. Musée Wolfgang, Essen.

 

« C’est la douce vibration des choses que je dois apprendre à exprimer, le crépitement en soi, de façon générale, avec l’observation la plus intime, viser la plus grande simplicité. » Paula Modersohn-Becker

C’est seulement après sa mort, en 1907, que l’on a découvert qu’elle a laissé une œuvre considérable. Au total, plus d’un millier de tableaux et dessins – il reste environ 730 toiles, un certain nombre ayant disparu pendant la guerre.

Notons qu’en Allemagne, Paula Modersohn-Becker est la première femme à avoir eu son musée. Il a ouvert en 1927 à Brême grâce à un mécène, Ludwig Roselius. (3)

 

 

(1) Editions P.O.L., 2016. L’écrivaine porte un regard littéraire sur le travail de l’artiste en collaborant à l’exposition et au catalogue.

(2) A des amis qui voulaient la dépanner, dont le tableau représentant un nourrisson que son ami Rilke lui achètera.

(3) La collection du musée a été enrichie par l’héritage de la Fondation Paula Modersohn-Becker, créée par la fille de l’artiste, Mathilde. L’ensemble a été racheté par la ville de Brême et la République fédérale en 1988, puis restauré et agrandi en 1994. Musée Paula Modersohn-Becker, Böttcherstrasse 6-10, 28195 Brême. Site du musée

 

 

 

 

Paula Modersohn-Becker, l’intensité d’un regard

8 avril – 21 août 2016

Exposition au Musée d’Art moderne de la ville de Paris

11, avenue du Président Wilson 75116 Paris

www.mam.paris.fr

Tarifs : Plein tarif 10 € / Tarif réduit 7€ / Gratuit pour les moins de 18 ans

Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h.

Attention, les photos ne sont pas autorisées dans l’exposition.

Application mobile : Vous pouvez visiter l’exposition accompagnée par l’écrivaine Marie Darrieusecq, application à télécharger sur Play Store et Apple Store (gratuit).

Arrêt sur image

Auguste Clésinger (1814-1883), Femme piquée par un serpent, 1847

Couvrez cette cellulite que je ne saurais voir !

 

Clésinger
Auguste Clésinger (1814-1883), Femme piquée par un serpent, 1847, statue en marbre, Paris, musée d’Orsay.

Qui donc s’est dévêtue pour cette Femme piquée par un serpent qu’Auguste Clésinger présente au Salon de 1847, où elle ne fait pas moins scandale que les Romains de la décadence de Thomas Couture ?

Cette œuvre a en effet fait l’objet d’un double scandale, artistique et mondain.

 

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Les visiteurs sont choqués parce qu’ils voient très bien dans cette pseudo Cléopâtre, convulsée de plaisir, et non de douleur, la femme fort connue qui a servi de modèle. Il s’agit de la demi-mondaine Apollonie Sabatier (1822-1890).

 

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L’oeuvre exposée au musée d’Orsay face à l’Olympia de Manet, à l’occasion de l’exposition « Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910 » du 22 septembre 2015 au 17 janvier 2016.

 

Cette beauté parisienne a séduit le tout Paris littéraire : d’Alexandre Dumas à Théophile Gautier, d’Alfred de Musset à Charles Baudelaire, en passant par Hector Berlioz. Elle aurait même inspiré certains des poèmes des Fleurs du Mal. Ses amis la surnommaient « la Présidente » d’après un mot attribué à Edmond de Goncourt : sa beauté et son intelligence lui avaient en effet octroyé le droit de présider à un dîner chaque dimanche. Elle se prétendait fille d’un haut fonctionnaire de l’administration, mais aurait été en réalité la fille d’une lingère et d’un père inconnu. Installée à Paris où elle tenait salon, elle a transformé son patronyme afin de lui ôter sa connotation de « savate » (1). Elle a aussi changé de prénom, adoptant celui d’Apollonie.

 

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La Présidente peinte par Vincent Vidal (1811-1887), musée national du château de Compiègne. 

 

Entretenue depuis ses 16 ans par un homme d’affaires franco-belge, Alfred Mosselmann (2), qui a commandité l’œuvre, cette amante qui défraye la chronique est là, toute nue, avec sa cellulite sur la haut des cuisses que le sculpteur aurait dû gommer pour transfigurer son modèle en allégorie. Mais au contraire, il n’a pas hésité, pour en imprimer l’aspect dans le marbre, à la mouler au préalable sur nature. L’utilisation directe du moulage sur nature pour une sculpture était violemment contestée au XIXe siècle, induisant l’absence de travail et de probité de l’artiste. A ce corps réaliste sont associés à des éléments plus conventionnels : le visage idéalisé moins expressif, le socle couvert de fleurs…

Clésinger entretenait soigneusement d’excellentes relations avec Théophile Gautier, qui orchestra le scandale. Avec cette sculpture plus réaliste qu’antique, Clésinger annonce sur la scène des Arts l’entrée des femmes galantes, ces femmes qui vont remplacer les reines et les déesses des allégories.

 

 

 

(1) Aglaé Joséphine Savatier de son vrai nom, est née à Mézières le 7 avril 1822 et est morte à Neuilly-sur-Seine le 3 janvier 1890.

(2) Sa relation avec Mosselman, qui dure quatorze années, est également immortalisée dans le très célèbre tableau de Gustave Courbet, l’Atelier du peintre, où les deux amants sont représentés parmi d’autres personnages. Après la mort de ce dernier, elle a entretenu avec Sir Richard Wallace, donateur des fontaines Wallace, une longue liaison qui a encore accru sa richesse.

 

 

Sur l’oeuvre: notice site du musée d’Orsay

Sur la vie d’Apollonie Sabatier: article de Les Petits Maîtres

A lire:

  • Catalogue de l’exposition « Splendeurs et misères. images de la prostitution 1850-1910« , R. Thompson, N. Bakker, I. Pudermacher et M. Robert (dir.), musée d’Orsay/Flammarion.
  • ABéCéDaire de la prostitution, I. Pludermacher, C. Dupin, musée d’Orsay/Flammarion.

A regarder:

« Cocottes et courtisanes dans l’oeil des peintres« , un documentaire de Sandra Paugam, Arte éditions, 2015.