Exposition, Une vie, une oeuvre

Paula Modersohn-Becker, précurseur oubliée de l’art moderne

Paula Modersohn Becker
Paula Modersohn-Becker, Portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine, vers 1905. Coll. Von der Heydt-Museum, Wuppertal

 

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

C’est ainsi que l’écrivaine Marie Darrieusecq décrit l’artiste allemande Paula Modersohn-Becker, dans sa biographie Être ici est une splendeur. Vie de Paula Modersohn-Becker (1).

Le Musée d’Art moderne de la ville de Paris présente la première monographie en France de cette artiste qui bien que méconnue du public français, est très populaire en Allemagne et est aujourd’hui considérée comme une figure majeure de l’art moderne.

Marie Darrieusecq a donc tenté de réparer cette injustice :

« Plus j’ai découvert son œuvre, plus je me suis dit que c’était insupportable qu’elle ne soit pas connue ici. Plus je l’aimais, plus je voulais la montrer, tout simplement. »

Résolument moderne et en avance sur son temps, la peintre fait preuve d’une esthétique personnelle audacieuse. Si les thèmes abordés sont caractéristiques de son époque (autoportraits, mère et enfant, paysages, natures mortes…), sa manière de les traiter est novatrice. Ses tableaux se démarquent par une force d’expression dans la couleur, une grande sensibilité et une grande capacité à saisir l’essence de ses modèles. Malgré sa courte carrière artistique réduite seulement à une dizaine d’années, l’artiste nous transmet une œuvre extrêmement riche que l’exposition retrace à travers 130 peintures et dessins dans un parcours chronologique et thématique. Un parcours unique et sensible.

 

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L’artiste Paula Modersohn-Becker

Après une formation à Berlin, elle rejoint, en 1898, la communauté artistique de Worpswede, dans le nord de l’Allemagne, où elle rencontre son futur époux, Otto Modersohn, également peintre.

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Autoportrait au sixième anniversaire de mariage, 25 mai 1906. Musée Paula Modersohn-Becker Brême

Paula Modersohn-Becker s’affirme en tant que femme dans de nombreux autoportraits, se peignant dans l’intimité, sans aucune complaisance. Cet autoportrait, où elle se dépeint enceinte, est chargé d’une certaine ironie tragique, puisqu’elle mourra à l’âge de 31 ans après avoir donné naissance à son premier enfant. Il s’agit d’une fiction totale puisque l’artiste n’est alors pas enceinte… Cette femme était prise dans des tensions entre la créativité et la vie que l’on demandait des femmes à  cette époque. Elle s’est enfuie plusieurs fois à Paris. Fascinée par les avant-gardes du début du XXe siècle, elle y effectue quatre longs séjours qui représentent pour elle une véritable libération esthétique. Elle y voit des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, des Douanier Rousseau… Ces influences seront essentielles dans son oeuvre.

Une œuvre très courte donc, mais très intense. Elle n’a aucune reconnaissante artistique de son vivant – elle ne vendra que trois toiles de son vivant (2) – son mari très tôt, ne comprend pas du tout ce qu’elle fait. Il n’y a qu’à Paris qu’elle pourra avoir des cours de nus, à Montparnasse, le seul endroit à l’époque où les femmes pouvaient apprendre l’anatomie. Elle y trouve une liberté qu’elle n’avait pas connue en Allemagne.

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Mère allongée avec un enfant II, été 1906. Coll. musée Paula Modersohn-Becker, Brême

Cette toile montre un allaitement, un endormissement après l’allaitement dans une position très simple et confortable pas forcément enseignée dans les maternités, c’est une représentation inédite pour son année de création : 1906.

Plusieurs peintures jugées trop avant-gardistes seront présentées dans l’exposition d’ « art dégénéré » organisée par les Nazis à Munich en 1937. Sa représentation du corps féminin était non conforme aux codes. C’est probablement la première femme à s’être peinte nue, car les modèles étaient chers, tout simplement, cela donne une représentation du corps féminin très directe, dénudée aussi du regard masculin sur le corps féminin. Lorsque Paula visite le Louvre, il n’y a que quatre femmes exposantes dont Vigée Lebrun, et des centaines de femmes exposées nues. Elle se représente, ni sacralisée, ni madone, ni odalisque. Elle n’exposera qu’à deux reprises, et c’est un échec… Les critiques ont la nausée devant ses tableaux ! Elle peint seule, elle expérimente, avec une grande liberté.

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Autoportrait à la branche de camélia, 1906/1907. Musée Wolfgang, Essen.

 

« C’est la douce vibration des choses que je dois apprendre à exprimer, le crépitement en soi, de façon générale, avec l’observation la plus intime, viser la plus grande simplicité. » Paula Modersohn-Becker

C’est seulement après sa mort, en 1907, que l’on a découvert qu’elle a laissé une œuvre considérable. Au total, plus d’un millier de tableaux et dessins – il reste environ 730 toiles, un certain nombre ayant disparu pendant la guerre.

Notons qu’en Allemagne, Paula Modersohn-Becker est la première femme à avoir eu son musée. Il a ouvert en 1927 à Brême grâce à un mécène, Ludwig Roselius. (3)

 

 

(1) Editions P.O.L., 2016. L’écrivaine porte un regard littéraire sur le travail de l’artiste en collaborant à l’exposition et au catalogue.

(2) A des amis qui voulaient la dépanner, dont le tableau représentant un nourrisson que son ami Rilke lui achètera.

(3) La collection du musée a été enrichie par l’héritage de la Fondation Paula Modersohn-Becker, créée par la fille de l’artiste, Mathilde. L’ensemble a été racheté par la ville de Brême et la République fédérale en 1988, puis restauré et agrandi en 1994. Musée Paula Modersohn-Becker, Böttcherstrasse 6-10, 28195 Brême. Site du musée

 

 

 

 

Paula Modersohn-Becker, l’intensité d’un regard

8 avril – 21 août 2016

Exposition au Musée d’Art moderne de la ville de Paris

11, avenue du Président Wilson 75116 Paris

www.mam.paris.fr

Tarifs : Plein tarif 10 € / Tarif réduit 7€ / Gratuit pour les moins de 18 ans

Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h.

Attention, les photos ne sont pas autorisées dans l’exposition.

Application mobile : Vous pouvez visiter l’exposition accompagnée par l’écrivaine Marie Darrieusecq, application à télécharger sur Play Store et Apple Store (gratuit).

Arrêt sur image

Auguste Clésinger (1814-1883), Femme piquée par un serpent, 1847

Couvrez cette cellulite que je ne saurais voir !

 

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Auguste Clésinger (1814-1883), Femme piquée par un serpent, 1847, statue en marbre, Paris, musée d’Orsay.

Qui donc s’est dévêtue pour cette Femme piquée par un serpent qu’Auguste Clésinger présente au Salon de 1847, où elle ne fait pas moins scandale que les Romains de la décadence de Thomas Couture ?

Cette œuvre a en effet fait l’objet d’un double scandale, artistique et mondain.

 

Clésinger sculpture

 

Les visiteurs sont choqués parce qu’ils voient très bien dans cette pseudo Cléopâtre, convulsée de plaisir, et non de douleur, la femme fort connue qui a servi de modèle. Il s’agit de la demi-mondaine Apollonie Sabatier (1822-1890).

 

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L’oeuvre exposée au musée d’Orsay face à l’Olympia de Manet, à l’occasion de l’exposition « Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910 » du 22 septembre 2015 au 17 janvier 2016.

 

Cette beauté parisienne a séduit le tout Paris littéraire : d’Alexandre Dumas à Théophile Gautier, d’Alfred de Musset à Charles Baudelaire, en passant par Hector Berlioz. Elle aurait même inspiré certains des poèmes des Fleurs du Mal. Ses amis la surnommaient « la Présidente » d’après un mot attribué à Edmond de Goncourt : sa beauté et son intelligence lui avaient en effet octroyé le droit de présider à un dîner chaque dimanche. Elle se prétendait fille d’un haut fonctionnaire de l’administration, mais aurait été en réalité la fille d’une lingère et d’un père inconnu. Installée à Paris où elle tenait salon, elle a transformé son patronyme afin de lui ôter sa connotation de « savate » (1). Elle a aussi changé de prénom, adoptant celui d’Apollonie.

 

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La Présidente peinte par Vincent Vidal (1811-1887), musée national du château de Compiègne. 

 

Entretenue depuis ses 16 ans par un homme d’affaires franco-belge, Alfred Mosselmann (2), qui a commandité l’œuvre, cette amante qui défraye la chronique est là, toute nue, avec sa cellulite sur la haut des cuisses que le sculpteur aurait dû gommer pour transfigurer son modèle en allégorie. Mais au contraire, il n’a pas hésité, pour en imprimer l’aspect dans le marbre, à la mouler au préalable sur nature. L’utilisation directe du moulage sur nature pour une sculpture était violemment contestée au XIXe siècle, induisant l’absence de travail et de probité de l’artiste. A ce corps réaliste sont associés à des éléments plus conventionnels : le visage idéalisé moins expressif, le socle couvert de fleurs…

Clésinger entretenait soigneusement d’excellentes relations avec Théophile Gautier, qui orchestra le scandale. Avec cette sculpture plus réaliste qu’antique, Clésinger annonce sur la scène des Arts l’entrée des femmes galantes, ces femmes qui vont remplacer les reines et les déesses des allégories.

 

 

 

(1) Aglaé Joséphine Savatier de son vrai nom, est née à Mézières le 7 avril 1822 et est morte à Neuilly-sur-Seine le 3 janvier 1890.

(2) Sa relation avec Mosselman, qui dure quatorze années, est également immortalisée dans le très célèbre tableau de Gustave Courbet, l’Atelier du peintre, où les deux amants sont représentés parmi d’autres personnages. Après la mort de ce dernier, elle a entretenu avec Sir Richard Wallace, donateur des fontaines Wallace, une longue liaison qui a encore accru sa richesse.

 

 

Sur l’oeuvre: notice site du musée d’Orsay

Sur la vie d’Apollonie Sabatier: article de Les Petits Maîtres

A lire:

  • Catalogue de l’exposition « Splendeurs et misères. images de la prostitution 1850-1910« , R. Thompson, N. Bakker, I. Pudermacher et M. Robert (dir.), musée d’Orsay/Flammarion.
  • ABéCéDaire de la prostitution, I. Pludermacher, C. Dupin, musée d’Orsay/Flammarion.

A regarder:

« Cocottes et courtisanes dans l’oeil des peintres« , un documentaire de Sandra Paugam, Arte éditions, 2015.

 

Cinéma

« Bruegel, le Moulin et la Croix », voyage au cœur de la peinture de Bruegel

Bruegel le moulin et la croix

 

Année 1564. Alors que les Flandres subissent l’occupation brutale des Espagnols, Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569) achève son chef-d’œuvre, « Le Portement de Croix ».

Dans cette « colossale miniature » d’1,70 m sur 1,24m, le peintre brabançon représente Jésus harassé au milieu d’une foule de personnages (ils seraient au moins 500 !), hommes, femmes et enfants, soldats, marchands ou simples badauds, opulents ou pauvres, malades ou bien portants… Certains personnages ne mesureraient qu’un millimètre !

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Pieter Bruegel l’Ancien, Le Portement de Croix, 1564, Vienne, Musée d’histoire de l’art.

Au premier plan, la Vierge éplorée soutenue par Jean et entourée de deux femmes suppliantes, richement vêtues.

Alors qu’il s’agit d’un épisode biblique, Bruegel peint les hommes de son temps, dans le contexte des guerres de religions.

Dans « Bruegel, le Moulin et la Croix » (2011),  le cinéaste polonais Lech Majewski (2) nous plonge littéralement dans ce tableau, en suivant le parcours d’une douzaine de personnages qu’il fait vivre une journée complète, du matin jusqu’au soir. Il imagine leur journée et décrit la suite des petits événements quotidiens – parfois bien cruels, parfois plaisants – qui ont pu les conduire jusqu’au paysage du tableau. Leurs histoires s’entrelacent dans de vastes paysages peuplés de villageois et de cavaliers rouges. L’immersion permet de saisir l’ambiance paysanne, avec réalisme et émotion.

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Extrait du film « Bruegel, le Moulin et la Croix »

Le film est donc un des rares exemples d’adaptation d’une œuvre picturale pour le cinéma (3).

Le Portement de Croix a été longuement étudié par l’historien de l’art Michael Francis Gibson dans son livre The Mill and the Cross (4), qui fournit la matière scientifique du film.  Selon le critique, « La démarche de Brueghel consiste à utiliser la situation politique immédiate pour faire comprendre l’histoire du Messie et non pas de prendre l’histoire du Christ pour condamner les exactions espagnoles ».

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Rutger Hauer dans le rôle du peintre Bruegel l’Ancien

Aucun dialogue, aucun récit suivi, mais des épisodes entremêlés. Les seules paroles du film sont réservées au peintre lui-même (incarné par Rutger Hauer), à son ami le collectionneur Nicholas Jonghelinck (Michael York) et, en voix off, à Marie (Charlotte Rampling), mère de douleurs…

 

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Charlotte Rampling prête ses traits à une Vierge Marie ravagée par l’injustice.

 

La démarche de Lech Majewski est originale et expérimentale. Ce voyage nous apprend comment Bruegel place le Christ au centre de sa vaste composition et, en même temps, le rend presque invisible. Le moulin qui surplombe étrangement la foule, du haut de son rocher, évoquerait à la fois le grain nourricier et la roue qui broie les êtres.

La toile s’anime sur le principe du tableau vivant grâce aux techniques numériques les plus pointues. En incrustant les comédiens de chair et de sang tantôt dans un paysage naturel, tantôt dans le décor du tableau, le réalisateur ne cesse de solliciter le regard du spectateur.

 

Un film atypique et ambitieux, d’une étrange beauté.

 

 

(1) Le tableau est exposé au Musée d’histoire de l’art de Vienne (Kunsthistoriches Museum).

(2) Lech Majewski (né en 1953), également photographe, est un vrai amateur d’art : il a notamment travaillé avec le peintre Julian Schnabel en tant que scénariste sur son précédent  film sur le peintre Basquiat.

(3) Déjà en 1965, René Clair signait son dernier film, Les Fêtes galantes, film dont l’intrigue partait d’un tableau représentant plusieurs personnages en costume du XVIIIe  siècle.

(4) Michael Francis Gibson, The Mill and the Cross, Acatos, Lausanne, publié en 2001.

 

 

 

Bruegel, le Moulin et la Croix  

de Lech Majewski

Film polono-suédois, 1 h 31

Bande-annonce

 

Arrêt sur image, Une vie, une oeuvre

Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783), sculpteur de grimaces

Messerschmidt l'homme de mauvaise humeur
Franz Xaver Messerschmidt, L’homme de mauvaise humeur, entre 1770 et 1783, plomb, musée du Louvre. Crédits: Franz Xaver Messerschmidt – Musée du Louvre / Pierre Philibert

Vous avez certainement déjà vu, en photographie ou au Musée du Louvre, cette tête de caractère (1). Mais connaissez-vous vraiment Franz Xaver Messerschmidt ? Son œuvre est restée longtemps confidentielle et seuls les historiens de l’art et les amateurs de curiosités s’y intéressaient de près. Ce sculpteur né en 1736 et mort en 1783 doit sa gloire posthume à l’étonnante série de têtes de caractères qu’il a réalisées à la fin du XVIIIe siècle dans le secret de son atelier, et retrouvées après sa mort.

Rien de comparable n’existe dans l’histoire de l’art. D’autant que cet ensemble de spécimens témoigne d’une idée vraiment extravagante.

Qui était-il ?

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Franz Xaver Messerschmidt, L’artiste tel qu’il s’est imaginé en train de rire – Crédits: Bruxelles, Photo d’Art

Professeur-adjoint à l’Académie royale de Vienne et portraitiste des cercles aristocratiques et intellectuels vivant dans la capitale autrichienne, Franz Xaver Messerschmidt développe son art à son retour d’Italie, en 1766, en s’appuyant sur une riche tradition et une grande virtuosité technique.

Après un court séjour en Bavière, il s’installe définitivement en 1777 à Presbourg (actuelle Bratislava). C’est dans cette ville qu’il développe cette production de 69 têtes sculptées – qu’il avait initiée auparavant –, appelées après sa mort « têtes de caractère ». Exécutées en métal (un alliage fait majoritairement avec de l’étain et/ou du plomb) et en albâtre, ces têtes, exclusivement masculines et correspondant à différents âges, sont strictement frontales et surmontent l’amorce d’un simple buste. La représentation de l’expérience émotionnelle, la fidélité avec laquelle l’artiste rend l’expression du visage (yeux grands ouverts ou fermés par des paupières serrées, bouches grimaçantes, traits crispés) sont impressionnantes de maîtrise. Sans titre, sans signature et sans date, ces Kopfstücke ne semblent pas destinées à être vendues. Des noms leur seront arbitrairement donnés après le décès de l’artiste : L’Homme qui bâille, Un homme sauvé de la noyade, Un scélérat, L’Odeur forte

 

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Gravure représentant 49 des têtes de caractères réalisées par l’artiste

Pour bien comprendre l’originalité du sculpteur germano-autrichien Franz Xaver Messerschmidt, il convient de replacer son œuvre dans le contexte des préoccupations de l’époque. C’était le temps où, à travers la physiognomonie, Johann Kaspar Lavater (2) se faisait fort de discerner les liens unissant aspects du visage et traits de caractère, tandis que Franz Joseph Gall prétendait localiser grâce à la phrénologie – études des aspérités du crâne – les différentes fonctions de l’activité cérébrale. Ces rapports avaient été supposés depuis l’Antiquité, avec Aristote qu’on dit avoir été le premier à opérer ce type de rapprochement.

Ces recherches s’apparentaient, mais de manière beaucoup plus extrême, à celles de Charles Le Brun, premier peintre du roi Louis XIV, sur l’expression des passions.

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Charles le Brun, Expressions des passions de l’âme, 1727. Planche XIII Le pleurer
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Charles le Brun, Expressions des passions de l’âme, 1727. Planche XVII L’Effroy

C’est la fréquentation de son ami, le docteur Franz Anton Mesmer (1734-1815), qui avait le plus influencé Messerschmidt. La bandelette posée sur ses lèvres serait une allusion aux expériences sur le magnétisme et l’hypnotisme auxquelles se livraient Mesmer. L’artiste s’inspira d’expressions de patients de ce fameux médecin, qui les traitaient à coups de baguettes métalliques. Celles-ci étaient censées évacuer les fluides magnétiques qui encombraient le corps de ses patients. Messerschmidt avait été impressionné par la souffrance provoquée chez les malades physiquement et mentalement.

Le sculpteur classique avait-il perdu la raison, ou bien avait-il voulu établir un catalogue d’expressions répondant à des stimuli internes ou externes ?

C’est un article écrit par l’historien d’art freudien Ernst Kris publié en 1932 (traduit en 1979 dans L’Image de l’artiste, avec pour coauteur Otto Kurz) qui fondera la notoriété internationale de Messerschmidt. S’autorisant de l’interprétation psychanalytique de documents et d’œuvres d’art qu’avait pratiquée Freud, il diagnostique la pathologie psychique dont souffre Messerschmidt à partir des « têtes de caractère » qui ont été en grande partie conservées et de la relation d’une visite en 1781 à l’artiste par l’homme de lettres Friedrich Nicolai, partiellement traduite pour la première fois dans le catalogue de l’exposition du musée du Louvre (3) :

« … Il se pinçait, faisait des grimaces devant le miroir et croyait que sa façon de maîtriser les esprits avait les effets les plus admirables. Heureux d’avoir découvert ce système, il avait décidé de le transcrire, en reproduisant ces proportions grimaçantes et de les transmettre à la postérité. Il existait à son avis soixante-quatre grimaces différentes. Il avait déjà achevé, au moment où je lui rendis visite, soixante têtes différentes ; elles étaient soit en marbre, soit dans un alliage d’étain et de plomb. […] Toutes ces têtes étaient des autoportraits. »

Il meurt dans l’actuelle Bratislava en 1783, vraisemblablement d’une pneumonie.

 

 

 

 

 

 (1) La Tête du Louvre fit partie à Vienne de la collection de Richard Beer-Hofmann (1866 – 1945). Ayant figuré au musée historique de Vienne depuis 1939, elle fut restituée en 2003 aux héritiers du collectionneur dont les biens avaient été confisqués par les nazis.

(2) Théologien suisse allemand, Lavater dans L’art de connaître les hommes par la physionomie affirmait que si les traits du caractère étaient liés à ceux du visage, ils étaient aussi localisés dans différentes parties du cerveau.

(3) En 2011, le musée du Louvre à Paris présenta une exposition monographique qui faisait état de l’avancée des recherches sur l’œuvre de ce sculpteur hors norme Elle a eu lieu du 28 Janvier 2011 au 25 Avril 2011, a été la première exposition organisée en France sur cet artiste. Guilhem Scherf fut le commissaire de l’exposition.

Sources :

Jean-François POIRIER, « MESSERSCHMIDT FRANZ XAVER – (1736-1783) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 8 juin 2016.

Sherf &M. Pötzl-Malikova dir., Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783), catal. expos., éditions du musée du Louvre-Officina libraria, Paris-Milan, 2010.

Emission du 22.02.2011 « Les Mardis de l’expo » d’Elisabeth Couturier, France Culture.

 

Documentaire

« Vincennes, l’université perdue », de Virginie Linhart

Vincennes fac ouverte à tous
Image extraite du documentaire Vincennes, l’université perdue

Le film retrace une aventure humaine, celle de l’université de Vincennes, créée à l’automne 1968, où a enseigné le père de la réalisatrice, le philosophe Robert Linhart.

Une université dont il ne reste plus qu’une vaste clairière dans le bois de Vincennes. Vincennes a tout simplement été effacée de la surface de la terre, mais elle reste vivante dans les esprits de ceux qui la fréquentèrent. Leurs souvenirs, associés à des images d’archives rares, nourrissent ce documentaire à la fois touchant et politique. A travers son film, Virginie Linhart rappelle qu’une autre façon d’enseigner a existé en France, et que ce modèle a fonctionné.

Vincennes a attiré les meilleurs professeurs du pays, les plus grands intellectuels des années 1970 y ont enseigné, marqués très à gauche : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, François Châtelet, Jean-François Lyotard, Madeline Rebérioux, ou encore Robert Castel. Pour la première fois, cette université était ouverte aux non-bacheliers, aux ouvriers, aux paysans, sans limites d’âge.

« C’est une aventure non seulement intellectuelle, mais aussi politique, idéologique, qui fonctionne pendant douze ans, qui permet à des milliers de gens de changer de vie et d’itinéraire » Virginie Linhart

Selon la réalisatrice, « il ne reste plus rien de cela. Ce dont souffre notre société aujourd’hui, c’est que l’on efface, on oublie, et j’avais envie de raconter cette histoire pour nos enfants, pour qu’ils sachent qu’on peut inventer une nouvelle université. »

L’université de Vincennes, créée dans la foulée des événements de mai 68 sous l’impulsion du tout nouveau ministre de l’éducation nationale du général De Gaulle,  Edgar Faure, était chargée de répondre aux revendications des mouvements étudiants. Il prend conscience qu’il va falloir créer, en plein baby-boom, des infrastructures pour recevoir de nouveaux étudiants, mais en dehors de Paris… Une annexe de la Sorbonne. Cette mission est confiée à l’époque à Raymond Las Vergnas, alors doyen de la Sorbonne, qui travaille avec des maîtres assistants dont Hélène Cixous (1) – alors professeur à Nanterre -, Pierre Dommergues (2), – professeur émérite décédé cet été – et Bernard Cassen (3)… Ils ont alors une trentaine d’années et décident de réaliser l’université de leurs rêves :

  • L’abolition des hiérarchies,
  • Plus de grades,
  • Ouverture à tous, à tous les milieux sociaux, à tous les âges,
  • Suppression des cours magistraux pour favoriser le dialogue,
  • Création des crédits (UV)

 Hélène Cixous à propos de cette « utopie » :

« Moi, je voulais faire sauter les examens. Je me suis dit qu’il y avaient d’autres moyens, comme le contrôle continu, au lieu d’imposer des violences et des épreuves en permanence. Et puis, je pensais qu’il fallait détruire la hiérarchie, il faut ouvrir, dialoguer, échanger, d’ailleurs c’est ça, l’enseignement ! »

La grande inspiration est américaine : c’est Berkeley, avec la contre-culture américaine et les plus grands professeurs.

Et ça marche. L’université est créée à l’origine pour 7000 personnes. Elle ouvre en janvier 1969. En 1975, elle accueille 32 000 étudiants du monde entier, des réfugiés, et encore aujourd’hui, partout dans le monde, des gens se réclament de Vincennes.Tous les plus grands linguistes, psychanalystes, philosophes, historiens, cinéastes, de France, de l’étranger, sont là !

A Vincennes, les gauchistes sont chez eux. « C’était sans doute le dernier lieu où l’on pouvait vivre mai 68 une fois que mai 68 était mort » – Gérard Miller, qui a lui-même étudié à Vincennes.

L’université ouvre beaucoup de possibilités. D’abord, l’ouverture du premier département de cinéma, – que Godard a voulu diriger ! -, mais également du premier département de psychanalyse par Serge Leclerc. Une vraie révolution ! Lacan y a même donné une conférence, et il aurait dit : « Ce que vous voulez c’est un maître, et vous l’aurez. »

Et surtout, l’originalité du centre est la création de cours du soir pour les salariés, ce qui, selon un ancien étudiant, Pierre Josse, fut pour lui « une revanche sur des études universitaires que l’on avait pas pu faire ».

Gilles Deleuze
Gilles Deleuze fait cours à Vincennes, extrait du documentaire.

Le documentaire présente des images d’archives rarissimes : Gilles Deleuze en train de faire cours, la clope à la main, les étudiants assis autour de lui, prêts à débattre, les magnétos posés sur la table.  « Un professeur merveilleux d’intelligence, très socratique », selon Elisabeth Roudinesco, ancienne élève aujourd’hui historienne de la psychanalyse. « Il commentait les textes avec sa voix chantante, on avait des vrais maîtres, ils élaboraient leur pensée en même temps qu’ils enseignaient. Je me souviens de Michel Foucault, il avait un côté étonnant, d’une grande élégance. Dès qu’il parlait : la somme d’érudition ! ».

Michel Foucault
Michel Foucault à Vincennes, extrait du documentaire.

Michel Foucault, derrière son micro, répond à une question posée à un étudiant… « Vous m’avez demandé pourquoi je parle du pouvoir. Je parle de ce dont je parle parce que ça me fait plaisir. Pas même mes amis juges ne m’empêcheront de dire ce que j’ai envie de dire. Personne n’est forcé de me lire, ni de m’entendre. » Il part très tôt de l’université, car il avait depuis longtemps le projet d’être candidat au Collège de France. Les étudiants lui reprochaient de faire des cours magistraux comme à la Sorbonne… Mais dès qu’il a été élu au Collège, tous les étudiants de Vincennes ont couru l’écouter…

François Châtelet, en revanche, allait avec beaucoup d’enthousiasme à Vincennes. On le voit faire cours en classe, entouré d’étudiants fumant, l’interrompant, le défiant. Quelle liberté ! Le seul désir d’apprendre, pas de bachotage. A aucun moment ne se pose la question : est-ce que l’on fait des études pour apprendre un métier, pour l’avenir ?

Une anecdote émouvante et drôle est évoquée dans le film : un camionneur venant  draguer une jeune fille à l’université, puis qui commence à s’intéresser aux cours, et s’inscrit finalement en histoire… et qui est devenu professeur agrégé d’histoire médiévale ! Il témoigne de cette expérience qui a bouleversé sa vie, en s’inscrivant presque par hasard. « J’ai pris le goût de l’histoire par les enseignants ! Il y avait des gens qui vous donnait envie de faire de l’histoire, et de travailler. »

Mais petit à petit, l’université devient un « marché de la drogue ». La localisation de Vincennes, isolé, était un lieu idéal pour le trafic de drogue.

En 1980, l’université de Vincennes est déplacée à Saint-Denis, contre l’avis des étudiants, qui s’organisent pour manifester. Sur ordre du ministère, le déplacement s’organise en catimini, le plus vite possible.

Détruite aussi rapidement qu’elle fut construite, en trois jours, l’université fut-elle la victime d’une haine politique ? C’est la question que soulève Virginie Linhart.

Que reste-t-il ? Une émotion.

Le film se termine par une certaine nostalgie, une tristesse, même.

« Je repense à ce qui a déclenché ce film. Il me reste ce rêve tenace, d’une université pas comme les autres, où l’on enseignerait et étudierait sans la pression et la normalisation d’aujourd’hui, où l’on apprendrait dans le plaisir et la liberté. En tous cas, la clairière reste libre. »

A bon entendeur…

 

(1) Agrégée d’anglais en 1959, docteur ès lettres en 1968, elle est à l’origine de la création de l’université de Vincennes. Elle obtient le poste de professeur et fonde le Centre d’études féminines et d’études de genre, pionnier en Europe. Depuis 1983, elle tient un séminaire au Collège international de philosophie.

(2) Pierre Dommergues mettra sur pied, avec Bernard Cassen, le département d’anglo-américain (qui deviendra le département d’études des pays anglophones), dont il sera le premier directeur. Il y impulsera une conception pédagogique novatrice des études : approche pluridisciplinaire et comparative (il intégrera dans le corps enseignant des sociologues, historiens, philosophes, politologues, écrivains de renom), travail en petits groupes, cursus organisés en unités d’enseignement et modules, association des étudiants au processus pédagogique, modèle qui se généralisera à Paris 8. L’expérience des premières années fondatrices de Vincennes est relatée dans le livre Vincennes ou le désir d’apprendre (coédition Alain Moreau/Paris 8, 1979), paru pour célébrer le dixième anniversaire de la création de l’université (peu avant son transfert autoritaire à Saint-Denis).

(3) Bernard Cassen, agrégé d’anglais, docteur d’État, a été, en 1968, l’un des fondateurs de l’université de Vincennes. Pendant plusieurs années, il a dirigé le Département d’études des pays anglophones. Il a ensuite participé à la création, en 1992, de l’Institut d’études européennes au sein de cette Université. À partir de 1992, il y est titulaire d’unechaire européenne de sciences politiques. Depuis 2000, il est professeur des universités émérite et vice-président du Conseil d’administration de l’Institut.

 

 

Vincennes, l’université perdue a été diffusé sur Arte le mercredi 1er juin et est disponible en replay sur Arte+7 (ici)

Podcast de La Grande Table (1ère partie) sur France Culture (ici)