Cinéma

« Bruegel, le Moulin et la Croix », voyage au cœur de la peinture de Bruegel

Bruegel le moulin et la croix

 

Année 1564. Alors que les Flandres subissent l’occupation brutale des Espagnols, Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569) achève son chef-d’œuvre, « Le Portement de Croix ».

Dans cette « colossale miniature » d’1,70 m sur 1,24m, le peintre brabançon représente Jésus harassé au milieu d’une foule de personnages (ils seraient au moins 500 !), hommes, femmes et enfants, soldats, marchands ou simples badauds, opulents ou pauvres, malades ou bien portants… Certains personnages ne mesureraient qu’un millimètre !

bruegel le portement
Pieter Bruegel l’Ancien, Le Portement de Croix, 1564, Vienne, Musée d’histoire de l’art.

Au premier plan, la Vierge éplorée soutenue par Jean et entourée de deux femmes suppliantes, richement vêtues.

Alors qu’il s’agit d’un épisode biblique, Bruegel peint les hommes de son temps, dans le contexte des guerres de religions.

Dans « Bruegel, le Moulin et la Croix » (2011),  le cinéaste polonais Lech Majewski (2) nous plonge littéralement dans ce tableau, en suivant le parcours d’une douzaine de personnages qu’il fait vivre une journée complète, du matin jusqu’au soir. Il imagine leur journée et décrit la suite des petits événements quotidiens – parfois bien cruels, parfois plaisants – qui ont pu les conduire jusqu’au paysage du tableau. Leurs histoires s’entrelacent dans de vastes paysages peuplés de villageois et de cavaliers rouges. L’immersion permet de saisir l’ambiance paysanne, avec réalisme et émotion.

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Extrait du film « Bruegel, le Moulin et la Croix »

Le film est donc un des rares exemples d’adaptation d’une œuvre picturale pour le cinéma (3).

Le Portement de Croix a été longuement étudié par l’historien de l’art Michael Francis Gibson dans son livre The Mill and the Cross (4), qui fournit la matière scientifique du film.  Selon le critique, « La démarche de Brueghel consiste à utiliser la situation politique immédiate pour faire comprendre l’histoire du Messie et non pas de prendre l’histoire du Christ pour condamner les exactions espagnoles ».

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Rutger Hauer dans le rôle du peintre Bruegel l’Ancien

Aucun dialogue, aucun récit suivi, mais des épisodes entremêlés. Les seules paroles du film sont réservées au peintre lui-même (incarné par Rutger Hauer), à son ami le collectionneur Nicholas Jonghelinck (Michael York) et, en voix off, à Marie (Charlotte Rampling), mère de douleurs…

 

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Charlotte Rampling prête ses traits à une Vierge Marie ravagée par l’injustice.

 

La démarche de Lech Majewski est originale et expérimentale. Ce voyage nous apprend comment Bruegel place le Christ au centre de sa vaste composition et, en même temps, le rend presque invisible. Le moulin qui surplombe étrangement la foule, du haut de son rocher, évoquerait à la fois le grain nourricier et la roue qui broie les êtres.

La toile s’anime sur le principe du tableau vivant grâce aux techniques numériques les plus pointues. En incrustant les comédiens de chair et de sang tantôt dans un paysage naturel, tantôt dans le décor du tableau, le réalisateur ne cesse de solliciter le regard du spectateur.

 

Un film atypique et ambitieux, d’une étrange beauté.

 

 

(1) Le tableau est exposé au Musée d’histoire de l’art de Vienne (Kunsthistoriches Museum).

(2) Lech Majewski (né en 1953), également photographe, est un vrai amateur d’art : il a notamment travaillé avec le peintre Julian Schnabel en tant que scénariste sur son précédent  film sur le peintre Basquiat.

(3) Déjà en 1965, René Clair signait son dernier film, Les Fêtes galantes, film dont l’intrigue partait d’un tableau représentant plusieurs personnages en costume du XVIIIe  siècle.

(4) Michael Francis Gibson, The Mill and the Cross, Acatos, Lausanne, publié en 2001.

 

 

 

Bruegel, le Moulin et la Croix  

de Lech Majewski

Film polono-suédois, 1 h 31

Bande-annonce

 

Cinéma

« Francofonia, le Louvre sous l’occupation », d’Alexandre Sokourov

francofonia

 

Alexandre Sokourov (1) avait démontré qu’il était capable de relever des paris esthétiques hors du commun,  avec L’Arche russe (2002), film dans lequel il retrace l’histoire de son pays en filmant le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, en une prise unique ininterrompue d’une heure et demie !

Avec Francofonia, le réalisateur se focalise cette fois-ci sur le Louvre à l’époque de l’occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. À travers l’histoire de la collaboration de Jacques Jaujard – directeur du Louvre et des musées nationaux – et du Comte Franziskus Wolff Metternich – nommé à la tête de la commission allemande pour la protection des œuvres d’art en France – pour la préservation des trésors du musée du Louvre, Sokourov explore les rapports entre l’art et le pouvoir, et questionne ce que l’art nous dit de nous-mêmes au cœur même de l’un des conflits les plus meurtriers qu’ait connu le monde. C’est également une réflexion sur le rôle politique du musée du Louvre en parallèle avec celui de l’Ermitage.

La Bande-annonce

Le film débute par une longue réflexion mélancolique, pendant les dix-quinze premières minutes du film, sur l’histoire de l’art occidental, sur la nature même de l’art :

Le Louvre… Se pourrait-il que ce musée soit plus précieux que la France ? Qui voudrait d’une France sans Louvre ? Ou d’une Russie sans Ermitage ? Qui serions-nous sans les musées ?

Il nous semble souvent que les musées se moquent de ce qui les entoure, tant qu’ils n’en sont pas dérangés. Mais ils peuvent aussi abriter les vilains secrets des pouvoirs et des personnes.

A ma première visite au Louvre, j’ai été saisi par ces visages. C’est le peuple, le peuple. Les gens tels que j’aimerais les voir. Je les comprends, ils sont de mon temps. Qui aurais-je été si je n’avais pu voir les yeux de ceux qui vécurent avant moi ?

Nous déambulons dans le Louvre, d’hier et d’aujourd’hui, avec une mélancolie extrême, qui rappelle l’Arche russe. Le désir du réalisateur est bien de préserver une certaine éternité par l’art.

Les œuvres qu’il s’agit de sauver sont déjà le résultat d’un massacre et d’un pillage : d’où la présence de la figure napoléonienne, qui clâme haut et fort, alors qu’il se balade dans le Louvre : « Bien sûr, c’est moi qui ai fait tout ça ici ! Toutes ces sculptures viennent de mes campagnes. Quand j’ai fait la guerre ! Sinon pourquoi j’aurais fait la guerre ? Hein, pourquoi ? »

Francofonia Vincent Nemeth
Napoléon, joué par Vincent Nemeth

Ici, on ne sait jamais totalement où l’on est, car Francofonia est bien plus, ou bien autre chose, qu’un film historique, comme le laisse penser son sous-titre, qui le réduit à un simple documentaire… On lui reproche de ne pas avoir fait Monument Men… Mais ce n’était pas le projet de Sokourov. Le projet, commande du Louvre, avait été initié par Henri Loyrette alors Président du musée, mais le tournage s’est fait après le départ de ce dernier et les équipes du Louvre ont empêché en permanence Sokourov de faire ce film…

Le cinéaste de 64 ans déclarait au dernier festival de Venise vouloir rendre hommage à la résistance face à la culture dominante américaine, mais surtout à la «barbarie» de l’Etat islamique, qui détruit les vestiges archéologiques de la cité de Palmyre. Une démarche engagée, donc.

Le film mêle images Skype, reconstitutions, images d’archives, scènes fantasmatiques… Il déstabilise, par son contenu, par sa forme, par une certaine liberté temporelle et narrative. Il y a un parti pris esthétique : des bandes sons défilent sur le côté gauche de l’écran, les images sont délavées, comme s’il s’agissait d’archives (crépitements…)

Francofonia photo Johanna Korthals Altes, Vincent Nemeth
Marianne et Napoléon contemplant la Joconde…

L’originalité du film tient aussi dans le fait que le narrateur est le réalisateur lui-même, et il n’hésite pas à s’adresser au spectateur, non sans humour ! « Vous n’êtes pas fatigués de m’écouter ? Il n’y en a plus pour longtemps je pense. » Il s’adresse également à ses deux personnages, Jaujard et Metternich, dans une scène assez loufoque. Il leur propose alors de leur dévoiler leur avenir. Comme un spoil de leur propre vie ! Ce type d’intervention est véritablement du jamais vu, et casse l’illusion de la fiction. Le réalisateur joue avec le spectateur, avec ses acteurs, en faisant voler en éclat les règles traditionnelles du discours cinématographique.

Francofonia photo Benjamin Utzerath, Louis-Do de Lencquesaing
Jacques Jaujard (à gauche), joué par Louis-Do de Lencquesaing et Franziskus Wolff Metternich (à droite), joué par Benjamin Utzerath

Le film dévoile de merveilleux gros plans sur les œuvres du musée, notamment dans le département des antiquités égyptiennes, une momie qui semble être sur le point de reprendre vie… Il s’agit de la momie recouverte de ses « cartonnages » (voir site du musée du Louvre). Autant de trésors inépuisables, dans un lieu plein de mystères.

Libération s’étonnait de voir sur l’affiche du film des avions de guerre allemands de la seconde guerre survoler la pyramide du Louvre… En fait, on pourrait considérer que cette image est un résumé du film : En quoi le passé agit-il sur notre présent ?

« De quoi parle le Louvre, sinon d’hommes qui souffrent, aiment, tuent, mentent, et pleurent. »

 

Qu’on aime ou pas, ce film complexe ne laisse pas indifférent. Il a reçu deux nominations à la Mostra de Venise 2015 : Lion d’Or et Meilleur scénario.

 

 

Podcast : « La Dispute » sur France Culture.

Lire les critiques du film par la presse

 

(1) Né en 1951 dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie, Alexandre Sokourov a étudié l’histoire puis le cinéma. 

Cinéma

« Elle », de Paul Verhoeven. Pervers, provoquant, redoutable.

 

Elle tournage
Paul Verhoeven sur le tournage de son film « Elle », avec Isabelle Huppert.

Le réalisateur néerlandais Paul Verhoeven signe pour la première fois un film entièrement tourné en France, avec des acteurs français, mais dont le scénariste est américain. Dans « Elle », Isabelle Huppert tient le rôle d’une femme inébranlable et toute en ambiguïté. Le film vient d’être présenté en compétition à Cannes. Il est adapté d’un roman français écrit par Philippe Djian, « Oh… ! ».

Le topo :

Michèle Leblanc est agressée et violée dans sa grande maison de banlieue parisienne où elle vit seule. Elle ne porte pas plainte par la suite et reprend sa vie entre sa société de jeux vidéo qu’elle dirige avec son amie Anna, sa liaison avec Robert le compagnon de celle-ci, son fils Vincent, son ex-mari Richard, ses voisins Patrick et Rebecca. Mais elle développe une fascination naissante pour son agresseur.

La bande annonce

Paul Verhoeven :

« J’avais la crainte que le film ne soit même pas sélectionné à Cannes ; pour moi, c’était excessivement important au cours de ces deux derniers mois, de voir si le comité de sélection accepterait le film, et le fait qu’il ait été sélectionné était pour moi la chose la plus importante. »

« Les possibilités que j’ai eues en France de faire ce film ont été extraordinaires, en premier lieu, Isabelle Huppert. »

La force du film : Paul Verhoeven joue avec les codes du thriller psychologique. Il nous tient en haleine jusqu’à la révélation de l’identité de l’agresseur, en plein milieu du film… Ce basculement intervient donc en plein milieu de l’intrigue. Intrigue qui, en fait, ne repose plus sur cette révélation, puisque la perversité ne fait que commencer. En effet, Michèle, au lieu de se poser en victime, rentre dans un jeu de séduction avec son propre agresseur… Qu’elle ne dénonce même pas. Entre désir et fascination, l’actrice mène le jeu avec poigne, et reste fidèle à ses rôles de femme fatale, froide, presque insensible. Quant à Laurent Lafitte, il est impeccable, dans le rôle du voisin trop parfait. Son sourire est ravageur…

Isabelle Huppert : « C’est le portrait contemporain d’une femme qui décide de ne pas subir, et de prendre le contrôleIl émerge de tout cela une figure féminine assez moderne. »

Huppert

Le film oscille entre scènes violentes et humour léger, entre thriller érotique et pure comédie – la mère cougar, le fils un peu bête, la belle-fille hystérique -. Alors que l’on vient de rire, la musique suspense reprend et l’on replonge dans l’ambiance glauque de Basic Instinct. Ainsi, il semble difficile d’enfermer le film dans un genre, c’est aussi son originalité.

« Pour Elle, j’ai été influencé par mes films américains. Et j’ai toujours eu ça, ce sentiment qu’un sujet aussi lourd et noir a besoin d’être contrebalancé par de l’humour. Je me protège ainsi du sujet.« 

Le seul bémol : le choix des acteurs secondaires, en particulier Virginie Efira, pas du tout crédible en catho coincée.

 

Elle de Paul Verhoeven, actuellement en salles.

Interview du réalisateur dans « La Grande Table » sur France Culture.