Documentaire, Musique

Générations Sample

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Soundbreaking – Générations sample

 

Dans les années 60, l’enregistrement multipistes révolutionne la musique. Avec lui, le studio se transforme en véritable laboratoire, où tout est désormais possible.

Au début des années 80, le hip-hop fait ses premiers pas. Très vite, il révolutionne la musique enregistrée, avec le sampling. Ca ne concerne pas uniquement le hip-hop…
Dans les années 2000, la pop mondiale s’en empare.

Plus grand bouleversement qu’a connu la musique ces quarante dernières années ?

Qu’est-ce que le sampling ? Cela consiste à prendre un bout de musique, et à en faire une boucle. On le met indéfiniment en boucle, afin de créer un nouveau morceau. Faire un emprunt, donc. Facile, vous croyez ?

Mais attention, cela ne revient pas simplement à voler la musique des autres. Ce n’est pas propre au hip-hop, cela se fait depuis toujours… depuis… les Beatles !

En musique, il n’y a pas un nombre illimité de notes et d’accords, ils ont tous déjà été réutilisés tout au long de l’histoire. Il s’agit de faire du neuf avec de l’ancien, c’est une réinterprétation. Certaines des musiques les plus progressistes de ces 20 dernières années sont nées d’un mélange de sampling et de musique originale.

Comme le dit Moby, « On ne sample pas pour le plaisir de sampler, mais pour créer de la bonne musique ».

En Jamaïque, on avait déjà ce travail chez les Dj dub et reggae. Leur technique avait créé le sampling, avec l’idée de se servir de rythmiques déjà enregistrées pour proposer quelque chose de nouveau au public : Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash… Ces artistes rap sont le résultat de cette influence caribéenne.

Dans les années 70, beaucoup d’immigrés d’Amérique latine et en particulier des Caraïbes se sont installés dans le Bronx, et y ont apporté leur culture : la culture du sound system.

Si on devait résumer le rap en deux éléments : le DJ et le MC. C’est le DJ qui a donné naissance au MC, et le MC a rendu le DJ populaire !

A l’époque, le quartier du South Bronx avait beaucoup de problèmes. C’était l’époque des gangs de rue, mais aussi des gens qui travaillaient dur.

« La seule chose qui ne nous ait jamais quitté, c’est notre amour de la musique et notre besoin de nous exprimer, même si on avait pas grand-chose, ensemble, on a construit quelque chose »

Q-Tip (A Tribe Called Quest)

 

James Brown, à partir de 1964 commence à répéter un morceau, « Papa’s got a brand new bag », en quête d’un rythme suprême… C’est l’inventeur de la musique funk quand même !

Son influence sur le hip-hop (et c’est Akhenaton qui nous le dit, svp) se situe à au niveau musical : jamais un artiste n’a autant été pillé, samplé, mis en boucle. Incroyables boucles de batterie…

« Il n’y aurait pas eu de James Brown, toutes les musiques seraient nazes » Merci, Afrika Bambaataa.

Le sampling c’est également l’un des héritiers directs du disco, avec des lignes de basse très rondes, avec un rythme différent du funk. C’est un des premiers genres où on commence à utiliser de la musique enregistrée.

Le remix, c’était une affaire de montage ; c’est la première étape de ce que l’on retrouve à la fin des années 70 et et dans 80’s : le sampling.

Vous connaissez tous le morceau « Rapper’s Delight » de Sugarhill Gang (1979) ? He bien, il a été composé à partir du sample de « Good Times » du groupe Chic. Quand ce premier disque de rap est sorti, ça a fait l’effet d’un big bang. Ce succès a pris tout le monde par surprise, c’était le premier disque de rap officiel.

En 1979, le premier échantillonneur, (ce qu’on appelle le Fairlight), ne possède aucun son : on a une coquille vide et il faut la remplir. Dans le documentaire, on voit un extrait vidéo montrant (le Dieu) Herbie Hancock enregistrant sur son synthé des voix d’enfants…

Pour Jean-Michel Jarre, pionnier de la musique électronique en France, il y a un avant Fairlight et un après Fairlight. Cela va colorer véritablement toute la musique de cette époque là : Kate Bush, Peter Gabriel…

« Le sampling a quelque chose d’assez sauvage, d’assez brut. L’idée est de prendre des morceaux de vie urbaine et de les mélanger »

Jean-Michel Jarre

Dans les années 80, avec la technologie numérique, certains producteurs intrépides comme Arthur Becker ont compris qu’on pouvait prélever quelques secondes d’un morceau, d’un disque, et les rejouer indéfiniment. Le sampleur ne permettait alors de sampler qu’une seconde ou deux. Mais les producteurs pouvaient prélever une caisse claire ou le son d’un disque sans avoir à faire un scratch avec. Pour les producteurs de hip-hop, c’était quelque chose de révolutionnaire !

Le premier sampleur d’importance à arriver sur le marché est le E-mu SP 1200.

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Marley Marl est un des premiers producteurs à évoluer dans le hip-hop dans les années 80. Il ajoutait toujours son propre groove, comme dans le morceau « The Bridge » il sample un breackbeat qui s’appelle « Impeach the President », qui a été samplé par beaucoup de rappeurs mais lui, il ajoute ses propres séquences de batterie et un son de synthé.

Attention, on arrive à du lourd : Run-D.M.C. Ils se sont dit, pourquoi personne ne rappe sur des disques de rock ? Ils visaient le « trône » de Mick Jagger, d’Elvis, de Michael Jackson.

« Walk this way » par exemple, LE tube, c’est bien Aerosmith. Ça a permis aux gens de faire le lien, mais sauf que là, ce sont des rappeurs qui chantent ! Ce n’est pas si différent de la version d’Aerosmith. Pour étendre la portée du rap, c’était bien joué.

 

La fin des années 80, c’est l’âge d’or du hip-hop, avec Public Enemy… Leur musique est dotée d’une conscience sociale. Dans le documentaire, on a une anecdote très drôle de Quest Love à propos de Public Enemy : « En mai 1988, quand est sorti « It takes a million to hold back », j’ai acheté cette cassette en allant au taff. J’étais cuistot, je faisais des frites,e t je devais me taper 10 pâtés de maisons pour y aller. Une fois arrivé, j’étais à la fin de la face 1. Je me suis dit, c’est pas possible, faut que j’écoute cet album. A ma pause déjeuné j’ai dit à mon patron que je reviendrai à 15h. Et je suis jamais revenu. »

En octobre 1988, ils ont sorti « Rebel without a pause » en maxi 45 tours.

« C’était obsédant, inquiétant, ça incitait à la révolte, à l’agitation » Q-Tip

Hank Schocklee, un des producteurs de Public Enemy, raconte que sa discothèque était tellement énorme qu’il pouvait prendre des fragments n’importe où ! Chez les Beatles, Kool and the Gang, mais aussi dans le jazz, Chick Corea… Leur paysage sonore est devenu complexe.

« Fight the power » était un tube. C’est une petite boucle, avec des petits samples, et Chuck D a écrit le rythme de base. Il a une dimension politique dans les samples de Public Enemy.

 

Ok, et maintenant, on passe à un autre groupe culte… les Beastie Boys. En 1986, Adam Horovitz ne savait pas ce qu’était un sampling ! C’est avec l’album « Licensed to ill » il repose principalement sur la boîte à rythmes.

 

Le Wu-Tang Clan est assez à part dans l’histoire du hip-hop. Ils ont développé leur propre argot new-yorkais. RZA est un personnage important dans l’histoire du sampling. Dans les premiers morceaux du Wu Tang, vers 1993-94, il utilisait encore d’anciennes technologies comme le SP-1200, ça lui permettait d’obtenir un son plus abrasif. Ils utilisaient des samples de jazz, n’importe quel son, même des dialogues de films.

« C’était genre, plus c’est sale, mieux c’est ! Rza aime vous remuer, faire bouillir votre sang » Q-Tip

« Enter the Wu-Tang, le premier album est tout simplement un bijou » Akhenaton (I Am)

 

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Akhenaton, du groupe I AM.

Mais qu’est-ce qu’il se passe en France ? Au début des années 90, le rap français va littéralement exploser, avec les albums du Ministère AMER, NTM, I Am, of course. Chez I Am, c’est Imhotep qui se charge de la construction des instrus à partir de plein de samples, qu’il va prendre la musique afro américaine, de musiques méditerranéennes, d’extraits de films et jeux vidéo.

« On aime sampler ! C’est un jeu excitant mais toujours dans le respect de l’original » Akhenaton

Tout le monde connaît « Je danse le MIA ». Mais avez-vous fait attention à la boucle de sample ? C’est bien George Benson, « Give me the night ». Autorisation accordée par le maître ! 400 000 exemplaires vendus et un disque d’or pour I Am…

Au début des années 90, plusieurs procès charnières ont été intentés par des artistes ou ayant-droit qui se sentaient floués par le sampling. Selon eux, c’était du plagiat, et dans un certain sens, ça a considérablement refroidi l’industrie musicale. Les labels sont devenus très réticents à laisser leurs artistes sampler de manière excessive.

De nos jours, utiliser des samples coûte une fortune. C’est réservé à l’élite, à ceux qui peuvent payer des droits exorbitants… comme Kanye West !

La technologie a bien évolué : aujourd’hui, on a les stations audio-numériques  où tu as dans ton ordinateur un magnéto, un sampleur et une boîte à rythmes !

Mais attention, le sampling ce n’est pas juste sampler de la musique existante, c’est aussi sampler de la matière que l’on créé…
 

Alors, le sampling, une révolution ?

Oui, en quelque sorte, car ça a ouvert tout un style de production.

Au final, avec les artistes actuels, c’est devenu difficile de déterminer ce qui relève du compositeur original et de celui qui le sample !

 

A voir

« Soundbreaking – Générations sample »

Un documentaire de Maro Chermayeff et Christine Le Goff

Informations techniques:

  • Type de film: Moyen métrage
  • Langues: Français
  • Pays : France
  • Année de production : 2016

 

Documentaire, Une vie, une oeuvre

Marina Abramovic, The Artist is Present (2012)

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« C’est dur de faire quelque chose de proche du néant » Marina Abramović

 

Depuis le début de sa carrière à Belgrade dans les années 70, Marina Abramović s’est imposée comme une pionnière et l’une des références du Body Art (1). Connue pour ses mises en scène convoquant fréquemment la nudité et la privation comme modes d’expression corporelle dans lesquelles le corps est à la fois son sujet et son instrument, elle est l’une des rares artistes de sa génération à être encore active dans ce domaine.

Ses performances parfois extrêmes, documentées par des photographies en noir et blanc commentées, sont restées uniques. Dès 1973, date de ses premières expérimentations sur son propre corps souvent mis à nu, Marina Abramovic pousse aux extrêmes les limites de la relation qu’elle élabore avec le public. Dans le cadre de Rythms, une série de performances réalisées de 1973 à 1975, un des spectateurs lui sauvera même la vie. Allongée nue, au milieu d’une étoile tracée au sol et enflammée, la jeune femme avait en effet perdu connaissance, intoxiquée par la fumée.

Dans Rythm 0, elle avait laissé le public sans directives précises avec 72 objets à sa disposition (crayon, hache, ciseaux, etc.) et elle-même, nue. La performance fut interrompue lorsqu’elle se retrouva avec un pistolet chargé dans la bouche.

En 1975, dans Art must be beautiful, elle se filme, torse nu, brossant ses cheveux longs avec de plus en plus de violence, en répétant la phrase du titre pendant près de quinze minutes. Le visionnage de cette vidéo qui souligne la concentration de l’artiste, son pouvoir d’abnégation, reste une véritable épreuve pour le spectateur. 

Cette même année, Marina Abramovic rencontre le Hollandais Ulay avec qui elle réalisera toutes ses performances jusqu’en 1988. Désormais, celles-ci explorent la question du double et de l’altérité, mais également les positions du féminisme envers l’égalité entre les sexes.

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Marina Abramovic et Ulay, AAA-AAA (performance RTB, Liège) 1977

 

Le documentaire Marina Abramović: The Artist is Present nous plonge dans le monde de l’artiste, la suivant alors qu’elle prépare ce qui est certainement le moment le plus important de sa carrière : une rétrospective majeure de son œuvre, qui s’est tenue de mars à mai 2010 au MoMA de New York. Elle occupait plusieurs étages, la plupart dédiés aux premiers chapitres de la carrière de l’artiste.

Mais l’événement de cette rétrospective était la nouvelle performance de l’artiste : deux chaises face à face, l’une accueillant l’artiste, l’autre le public se relayant, pour un échange, les yeux dans les yeux, en silence.

Durant les trois mois de l’exposition, le film suit Marina, jour après jour, restée quotidiennement assise sept heures et demi sans manger, boire, ou se lever, un exploit d’endurance mentale et physique ; un défi, même, pour une habituée de ce type de performances.

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L’expérience se révèle un surprenant facteur de rassemblement social, brassant des personnes de tous âges, de toutes origines, de toutes catégories. Conséquence du « dialogue direct des énergies » entre Marina Abramović et le public, l’émotion devient palpable : certains fondent en larmes, d’autres s’illuminent de sourires.

 

Un moment est particulièrement émouvant, lorsque Ulay , ex compagnon de l’artiste, s’assoit en face d’elle… Il est venu par surprise, sans prévenir l’artiste qui ne pouvait soupçonner quoi que ce soit : la dernière fois que l’un et l’autre s’étaient vus, c’était trente ans plus tôt, le jour de leur séparation, sur la muraille de Chine !

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En tout, près de 750 000 personnes ont assisté à la performance…

 

(1) L’expression body art réunit des artistes qui travaillent ou on travaillé avec le langage ducorps afin de mieux interroger les déterminismes collectifs, le poids des rituels sociaux ou encore les codes d’une morale familiale et religieuse. Durant la période fondatrice, comprise entre le début des années 1960 et la fin des années 1970, le corps apparaît fréquemment comme le vecteur de la contrainte et de la rébellion. Les expériences exécutées directement sur lui expriment les remises en cause des idées préconçues sur nos manières d’être.

 

 

Date de sortie : 12 décembre 2012 (France)
Documentaire réalisé par Matthew Akers
Durée : 1h 46m
Bande-annonce

 

A lire :

Bénédicte RAMADE, « ABRAMOVIC MARINA (1946- ) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 15 septembre 2016. Disponible sur http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/marina-abramovic/

Documentaire

« Vincennes, l’université perdue », de Virginie Linhart

Vincennes fac ouverte à tous
Image extraite du documentaire Vincennes, l’université perdue

Le film retrace une aventure humaine, celle de l’université de Vincennes, créée à l’automne 1968, où a enseigné le père de la réalisatrice, le philosophe Robert Linhart.

Une université dont il ne reste plus qu’une vaste clairière dans le bois de Vincennes. Vincennes a tout simplement été effacée de la surface de la terre, mais elle reste vivante dans les esprits de ceux qui la fréquentèrent. Leurs souvenirs, associés à des images d’archives rares, nourrissent ce documentaire à la fois touchant et politique. A travers son film, Virginie Linhart rappelle qu’une autre façon d’enseigner a existé en France, et que ce modèle a fonctionné.

Vincennes a attiré les meilleurs professeurs du pays, les plus grands intellectuels des années 1970 y ont enseigné, marqués très à gauche : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, François Châtelet, Jean-François Lyotard, Madeline Rebérioux, ou encore Robert Castel. Pour la première fois, cette université était ouverte aux non-bacheliers, aux ouvriers, aux paysans, sans limites d’âge.

« C’est une aventure non seulement intellectuelle, mais aussi politique, idéologique, qui fonctionne pendant douze ans, qui permet à des milliers de gens de changer de vie et d’itinéraire » Virginie Linhart

Selon la réalisatrice, « il ne reste plus rien de cela. Ce dont souffre notre société aujourd’hui, c’est que l’on efface, on oublie, et j’avais envie de raconter cette histoire pour nos enfants, pour qu’ils sachent qu’on peut inventer une nouvelle université. »

L’université de Vincennes, créée dans la foulée des événements de mai 68 sous l’impulsion du tout nouveau ministre de l’éducation nationale du général De Gaulle,  Edgar Faure, était chargée de répondre aux revendications des mouvements étudiants. Il prend conscience qu’il va falloir créer, en plein baby-boom, des infrastructures pour recevoir de nouveaux étudiants, mais en dehors de Paris… Une annexe de la Sorbonne. Cette mission est confiée à l’époque à Raymond Las Vergnas, alors doyen de la Sorbonne, qui travaille avec des maîtres assistants dont Hélène Cixous (1) – alors professeur à Nanterre -, Pierre Dommergues (2), – professeur émérite décédé cet été – et Bernard Cassen (3)… Ils ont alors une trentaine d’années et décident de réaliser l’université de leurs rêves :

  • L’abolition des hiérarchies,
  • Plus de grades,
  • Ouverture à tous, à tous les milieux sociaux, à tous les âges,
  • Suppression des cours magistraux pour favoriser le dialogue,
  • Création des crédits (UV)

 Hélène Cixous à propos de cette « utopie » :

« Moi, je voulais faire sauter les examens. Je me suis dit qu’il y avaient d’autres moyens, comme le contrôle continu, au lieu d’imposer des violences et des épreuves en permanence. Et puis, je pensais qu’il fallait détruire la hiérarchie, il faut ouvrir, dialoguer, échanger, d’ailleurs c’est ça, l’enseignement ! »

La grande inspiration est américaine : c’est Berkeley, avec la contre-culture américaine et les plus grands professeurs.

Et ça marche. L’université est créée à l’origine pour 7000 personnes. Elle ouvre en janvier 1969. En 1975, elle accueille 32 000 étudiants du monde entier, des réfugiés, et encore aujourd’hui, partout dans le monde, des gens se réclament de Vincennes.Tous les plus grands linguistes, psychanalystes, philosophes, historiens, cinéastes, de France, de l’étranger, sont là !

A Vincennes, les gauchistes sont chez eux. « C’était sans doute le dernier lieu où l’on pouvait vivre mai 68 une fois que mai 68 était mort » – Gérard Miller, qui a lui-même étudié à Vincennes.

L’université ouvre beaucoup de possibilités. D’abord, l’ouverture du premier département de cinéma, – que Godard a voulu diriger ! -, mais également du premier département de psychanalyse par Serge Leclerc. Une vraie révolution ! Lacan y a même donné une conférence, et il aurait dit : « Ce que vous voulez c’est un maître, et vous l’aurez. »

Et surtout, l’originalité du centre est la création de cours du soir pour les salariés, ce qui, selon un ancien étudiant, Pierre Josse, fut pour lui « une revanche sur des études universitaires que l’on avait pas pu faire ».

Gilles Deleuze
Gilles Deleuze fait cours à Vincennes, extrait du documentaire.

Le documentaire présente des images d’archives rarissimes : Gilles Deleuze en train de faire cours, la clope à la main, les étudiants assis autour de lui, prêts à débattre, les magnétos posés sur la table.  « Un professeur merveilleux d’intelligence, très socratique », selon Elisabeth Roudinesco, ancienne élève aujourd’hui historienne de la psychanalyse. « Il commentait les textes avec sa voix chantante, on avait des vrais maîtres, ils élaboraient leur pensée en même temps qu’ils enseignaient. Je me souviens de Michel Foucault, il avait un côté étonnant, d’une grande élégance. Dès qu’il parlait : la somme d’érudition ! ».

Michel Foucault
Michel Foucault à Vincennes, extrait du documentaire.

Michel Foucault, derrière son micro, répond à une question posée à un étudiant… « Vous m’avez demandé pourquoi je parle du pouvoir. Je parle de ce dont je parle parce que ça me fait plaisir. Pas même mes amis juges ne m’empêcheront de dire ce que j’ai envie de dire. Personne n’est forcé de me lire, ni de m’entendre. » Il part très tôt de l’université, car il avait depuis longtemps le projet d’être candidat au Collège de France. Les étudiants lui reprochaient de faire des cours magistraux comme à la Sorbonne… Mais dès qu’il a été élu au Collège, tous les étudiants de Vincennes ont couru l’écouter…

François Châtelet, en revanche, allait avec beaucoup d’enthousiasme à Vincennes. On le voit faire cours en classe, entouré d’étudiants fumant, l’interrompant, le défiant. Quelle liberté ! Le seul désir d’apprendre, pas de bachotage. A aucun moment ne se pose la question : est-ce que l’on fait des études pour apprendre un métier, pour l’avenir ?

Une anecdote émouvante et drôle est évoquée dans le film : un camionneur venant  draguer une jeune fille à l’université, puis qui commence à s’intéresser aux cours, et s’inscrit finalement en histoire… et qui est devenu professeur agrégé d’histoire médiévale ! Il témoigne de cette expérience qui a bouleversé sa vie, en s’inscrivant presque par hasard. « J’ai pris le goût de l’histoire par les enseignants ! Il y avait des gens qui vous donnait envie de faire de l’histoire, et de travailler. »

Mais petit à petit, l’université devient un « marché de la drogue ». La localisation de Vincennes, isolé, était un lieu idéal pour le trafic de drogue.

En 1980, l’université de Vincennes est déplacée à Saint-Denis, contre l’avis des étudiants, qui s’organisent pour manifester. Sur ordre du ministère, le déplacement s’organise en catimini, le plus vite possible.

Détruite aussi rapidement qu’elle fut construite, en trois jours, l’université fut-elle la victime d’une haine politique ? C’est la question que soulève Virginie Linhart.

Que reste-t-il ? Une émotion.

Le film se termine par une certaine nostalgie, une tristesse, même.

« Je repense à ce qui a déclenché ce film. Il me reste ce rêve tenace, d’une université pas comme les autres, où l’on enseignerait et étudierait sans la pression et la normalisation d’aujourd’hui, où l’on apprendrait dans le plaisir et la liberté. En tous cas, la clairière reste libre. »

A bon entendeur…

 

(1) Agrégée d’anglais en 1959, docteur ès lettres en 1968, elle est à l’origine de la création de l’université de Vincennes. Elle obtient le poste de professeur et fonde le Centre d’études féminines et d’études de genre, pionnier en Europe. Depuis 1983, elle tient un séminaire au Collège international de philosophie.

(2) Pierre Dommergues mettra sur pied, avec Bernard Cassen, le département d’anglo-américain (qui deviendra le département d’études des pays anglophones), dont il sera le premier directeur. Il y impulsera une conception pédagogique novatrice des études : approche pluridisciplinaire et comparative (il intégrera dans le corps enseignant des sociologues, historiens, philosophes, politologues, écrivains de renom), travail en petits groupes, cursus organisés en unités d’enseignement et modules, association des étudiants au processus pédagogique, modèle qui se généralisera à Paris 8. L’expérience des premières années fondatrices de Vincennes est relatée dans le livre Vincennes ou le désir d’apprendre (coédition Alain Moreau/Paris 8, 1979), paru pour célébrer le dixième anniversaire de la création de l’université (peu avant son transfert autoritaire à Saint-Denis).

(3) Bernard Cassen, agrégé d’anglais, docteur d’État, a été, en 1968, l’un des fondateurs de l’université de Vincennes. Pendant plusieurs années, il a dirigé le Département d’études des pays anglophones. Il a ensuite participé à la création, en 1992, de l’Institut d’études européennes au sein de cette Université. À partir de 1992, il y est titulaire d’unechaire européenne de sciences politiques. Depuis 2000, il est professeur des universités émérite et vice-président du Conseil d’administration de l’Institut.

 

 

Vincennes, l’université perdue a été diffusé sur Arte le mercredi 1er juin et est disponible en replay sur Arte+7 (ici)

Podcast de La Grande Table (1ère partie) sur France Culture (ici)