Cinéma

« Bruegel, le Moulin et la Croix », voyage au cœur de la peinture de Bruegel

Bruegel le moulin et la croix

 

Année 1564. Alors que les Flandres subissent l’occupation brutale des Espagnols, Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569) achève son chef-d’œuvre, « Le Portement de Croix ».

Dans cette « colossale miniature » d’1,70 m sur 1,24m, le peintre brabançon représente Jésus harassé au milieu d’une foule de personnages (ils seraient au moins 500 !), hommes, femmes et enfants, soldats, marchands ou simples badauds, opulents ou pauvres, malades ou bien portants… Certains personnages ne mesureraient qu’un millimètre !

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Pieter Bruegel l’Ancien, Le Portement de Croix, 1564, Vienne, Musée d’histoire de l’art.

Au premier plan, la Vierge éplorée soutenue par Jean et entourée de deux femmes suppliantes, richement vêtues.

Alors qu’il s’agit d’un épisode biblique, Bruegel peint les hommes de son temps, dans le contexte des guerres de religions.

Dans « Bruegel, le Moulin et la Croix » (2011),  le cinéaste polonais Lech Majewski (2) nous plonge littéralement dans ce tableau, en suivant le parcours d’une douzaine de personnages qu’il fait vivre une journée complète, du matin jusqu’au soir. Il imagine leur journée et décrit la suite des petits événements quotidiens – parfois bien cruels, parfois plaisants – qui ont pu les conduire jusqu’au paysage du tableau. Leurs histoires s’entrelacent dans de vastes paysages peuplés de villageois et de cavaliers rouges. L’immersion permet de saisir l’ambiance paysanne, avec réalisme et émotion.

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Extrait du film « Bruegel, le Moulin et la Croix »

Le film est donc un des rares exemples d’adaptation d’une œuvre picturale pour le cinéma (3).

Le Portement de Croix a été longuement étudié par l’historien de l’art Michael Francis Gibson dans son livre The Mill and the Cross (4), qui fournit la matière scientifique du film.  Selon le critique, « La démarche de Brueghel consiste à utiliser la situation politique immédiate pour faire comprendre l’histoire du Messie et non pas de prendre l’histoire du Christ pour condamner les exactions espagnoles ».

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Rutger Hauer dans le rôle du peintre Bruegel l’Ancien

Aucun dialogue, aucun récit suivi, mais des épisodes entremêlés. Les seules paroles du film sont réservées au peintre lui-même (incarné par Rutger Hauer), à son ami le collectionneur Nicholas Jonghelinck (Michael York) et, en voix off, à Marie (Charlotte Rampling), mère de douleurs…

 

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Charlotte Rampling prête ses traits à une Vierge Marie ravagée par l’injustice.

 

La démarche de Lech Majewski est originale et expérimentale. Ce voyage nous apprend comment Bruegel place le Christ au centre de sa vaste composition et, en même temps, le rend presque invisible. Le moulin qui surplombe étrangement la foule, du haut de son rocher, évoquerait à la fois le grain nourricier et la roue qui broie les êtres.

La toile s’anime sur le principe du tableau vivant grâce aux techniques numériques les plus pointues. En incrustant les comédiens de chair et de sang tantôt dans un paysage naturel, tantôt dans le décor du tableau, le réalisateur ne cesse de solliciter le regard du spectateur.

 

Un film atypique et ambitieux, d’une étrange beauté.

 

 

(1) Le tableau est exposé au Musée d’histoire de l’art de Vienne (Kunsthistoriches Museum).

(2) Lech Majewski (né en 1953), également photographe, est un vrai amateur d’art : il a notamment travaillé avec le peintre Julian Schnabel en tant que scénariste sur son précédent  film sur le peintre Basquiat.

(3) Déjà en 1965, René Clair signait son dernier film, Les Fêtes galantes, film dont l’intrigue partait d’un tableau représentant plusieurs personnages en costume du XVIIIe  siècle.

(4) Michael Francis Gibson, The Mill and the Cross, Acatos, Lausanne, publié en 2001.

 

 

 

Bruegel, le Moulin et la Croix  

de Lech Majewski

Film polono-suédois, 1 h 31

Bande-annonce

 

Arrêt sur image, Une vie, une oeuvre

Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783), sculpteur de grimaces

Messerschmidt l'homme de mauvaise humeur
Franz Xaver Messerschmidt, L’homme de mauvaise humeur, entre 1770 et 1783, plomb, musée du Louvre. Crédits: Franz Xaver Messerschmidt – Musée du Louvre / Pierre Philibert

Vous avez certainement déjà vu, en photographie ou au Musée du Louvre, cette tête de caractère (1). Mais connaissez-vous vraiment Franz Xaver Messerschmidt ? Son œuvre est restée longtemps confidentielle et seuls les historiens de l’art et les amateurs de curiosités s’y intéressaient de près. Ce sculpteur né en 1736 et mort en 1783 doit sa gloire posthume à l’étonnante série de têtes de caractères qu’il a réalisées à la fin du XVIIIe siècle dans le secret de son atelier, et retrouvées après sa mort.

Rien de comparable n’existe dans l’histoire de l’art. D’autant que cet ensemble de spécimens témoigne d’une idée vraiment extravagante.

Qui était-il ?

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Franz Xaver Messerschmidt, L’artiste tel qu’il s’est imaginé en train de rire – Crédits: Bruxelles, Photo d’Art

Professeur-adjoint à l’Académie royale de Vienne et portraitiste des cercles aristocratiques et intellectuels vivant dans la capitale autrichienne, Franz Xaver Messerschmidt développe son art à son retour d’Italie, en 1766, en s’appuyant sur une riche tradition et une grande virtuosité technique.

Après un court séjour en Bavière, il s’installe définitivement en 1777 à Presbourg (actuelle Bratislava). C’est dans cette ville qu’il développe cette production de 69 têtes sculptées – qu’il avait initiée auparavant –, appelées après sa mort « têtes de caractère ». Exécutées en métal (un alliage fait majoritairement avec de l’étain et/ou du plomb) et en albâtre, ces têtes, exclusivement masculines et correspondant à différents âges, sont strictement frontales et surmontent l’amorce d’un simple buste. La représentation de l’expérience émotionnelle, la fidélité avec laquelle l’artiste rend l’expression du visage (yeux grands ouverts ou fermés par des paupières serrées, bouches grimaçantes, traits crispés) sont impressionnantes de maîtrise. Sans titre, sans signature et sans date, ces Kopfstücke ne semblent pas destinées à être vendues. Des noms leur seront arbitrairement donnés après le décès de l’artiste : L’Homme qui bâille, Un homme sauvé de la noyade, Un scélérat, L’Odeur forte

 

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Gravure représentant 49 des têtes de caractères réalisées par l’artiste

Pour bien comprendre l’originalité du sculpteur germano-autrichien Franz Xaver Messerschmidt, il convient de replacer son œuvre dans le contexte des préoccupations de l’époque. C’était le temps où, à travers la physiognomonie, Johann Kaspar Lavater (2) se faisait fort de discerner les liens unissant aspects du visage et traits de caractère, tandis que Franz Joseph Gall prétendait localiser grâce à la phrénologie – études des aspérités du crâne – les différentes fonctions de l’activité cérébrale. Ces rapports avaient été supposés depuis l’Antiquité, avec Aristote qu’on dit avoir été le premier à opérer ce type de rapprochement.

Ces recherches s’apparentaient, mais de manière beaucoup plus extrême, à celles de Charles Le Brun, premier peintre du roi Louis XIV, sur l’expression des passions.

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Charles le Brun, Expressions des passions de l’âme, 1727. Planche XIII Le pleurer
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Charles le Brun, Expressions des passions de l’âme, 1727. Planche XVII L’Effroy

C’est la fréquentation de son ami, le docteur Franz Anton Mesmer (1734-1815), qui avait le plus influencé Messerschmidt. La bandelette posée sur ses lèvres serait une allusion aux expériences sur le magnétisme et l’hypnotisme auxquelles se livraient Mesmer. L’artiste s’inspira d’expressions de patients de ce fameux médecin, qui les traitaient à coups de baguettes métalliques. Celles-ci étaient censées évacuer les fluides magnétiques qui encombraient le corps de ses patients. Messerschmidt avait été impressionné par la souffrance provoquée chez les malades physiquement et mentalement.

Le sculpteur classique avait-il perdu la raison, ou bien avait-il voulu établir un catalogue d’expressions répondant à des stimuli internes ou externes ?

C’est un article écrit par l’historien d’art freudien Ernst Kris publié en 1932 (traduit en 1979 dans L’Image de l’artiste, avec pour coauteur Otto Kurz) qui fondera la notoriété internationale de Messerschmidt. S’autorisant de l’interprétation psychanalytique de documents et d’œuvres d’art qu’avait pratiquée Freud, il diagnostique la pathologie psychique dont souffre Messerschmidt à partir des « têtes de caractère » qui ont été en grande partie conservées et de la relation d’une visite en 1781 à l’artiste par l’homme de lettres Friedrich Nicolai, partiellement traduite pour la première fois dans le catalogue de l’exposition du musée du Louvre (3) :

« … Il se pinçait, faisait des grimaces devant le miroir et croyait que sa façon de maîtriser les esprits avait les effets les plus admirables. Heureux d’avoir découvert ce système, il avait décidé de le transcrire, en reproduisant ces proportions grimaçantes et de les transmettre à la postérité. Il existait à son avis soixante-quatre grimaces différentes. Il avait déjà achevé, au moment où je lui rendis visite, soixante têtes différentes ; elles étaient soit en marbre, soit dans un alliage d’étain et de plomb. […] Toutes ces têtes étaient des autoportraits. »

Il meurt dans l’actuelle Bratislava en 1783, vraisemblablement d’une pneumonie.

 

 

 

 

 

 (1) La Tête du Louvre fit partie à Vienne de la collection de Richard Beer-Hofmann (1866 – 1945). Ayant figuré au musée historique de Vienne depuis 1939, elle fut restituée en 2003 aux héritiers du collectionneur dont les biens avaient été confisqués par les nazis.

(2) Théologien suisse allemand, Lavater dans L’art de connaître les hommes par la physionomie affirmait que si les traits du caractère étaient liés à ceux du visage, ils étaient aussi localisés dans différentes parties du cerveau.

(3) En 2011, le musée du Louvre à Paris présenta une exposition monographique qui faisait état de l’avancée des recherches sur l’œuvre de ce sculpteur hors norme Elle a eu lieu du 28 Janvier 2011 au 25 Avril 2011, a été la première exposition organisée en France sur cet artiste. Guilhem Scherf fut le commissaire de l’exposition.

Sources :

Jean-François POIRIER, « MESSERSCHMIDT FRANZ XAVER – (1736-1783) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 8 juin 2016.

Sherf &M. Pötzl-Malikova dir., Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783), catal. expos., éditions du musée du Louvre-Officina libraria, Paris-Milan, 2010.

Emission du 22.02.2011 « Les Mardis de l’expo » d’Elisabeth Couturier, France Culture.

 

Documentaire

« Vincennes, l’université perdue », de Virginie Linhart

Vincennes fac ouverte à tous
Image extraite du documentaire Vincennes, l’université perdue

Le film retrace une aventure humaine, celle de l’université de Vincennes, créée à l’automne 1968, où a enseigné le père de la réalisatrice, le philosophe Robert Linhart.

Une université dont il ne reste plus qu’une vaste clairière dans le bois de Vincennes. Vincennes a tout simplement été effacée de la surface de la terre, mais elle reste vivante dans les esprits de ceux qui la fréquentèrent. Leurs souvenirs, associés à des images d’archives rares, nourrissent ce documentaire à la fois touchant et politique. A travers son film, Virginie Linhart rappelle qu’une autre façon d’enseigner a existé en France, et que ce modèle a fonctionné.

Vincennes a attiré les meilleurs professeurs du pays, les plus grands intellectuels des années 1970 y ont enseigné, marqués très à gauche : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, François Châtelet, Jean-François Lyotard, Madeline Rebérioux, ou encore Robert Castel. Pour la première fois, cette université était ouverte aux non-bacheliers, aux ouvriers, aux paysans, sans limites d’âge.

« C’est une aventure non seulement intellectuelle, mais aussi politique, idéologique, qui fonctionne pendant douze ans, qui permet à des milliers de gens de changer de vie et d’itinéraire » Virginie Linhart

Selon la réalisatrice, « il ne reste plus rien de cela. Ce dont souffre notre société aujourd’hui, c’est que l’on efface, on oublie, et j’avais envie de raconter cette histoire pour nos enfants, pour qu’ils sachent qu’on peut inventer une nouvelle université. »

L’université de Vincennes, créée dans la foulée des événements de mai 68 sous l’impulsion du tout nouveau ministre de l’éducation nationale du général De Gaulle,  Edgar Faure, était chargée de répondre aux revendications des mouvements étudiants. Il prend conscience qu’il va falloir créer, en plein baby-boom, des infrastructures pour recevoir de nouveaux étudiants, mais en dehors de Paris… Une annexe de la Sorbonne. Cette mission est confiée à l’époque à Raymond Las Vergnas, alors doyen de la Sorbonne, qui travaille avec des maîtres assistants dont Hélène Cixous (1) – alors professeur à Nanterre -, Pierre Dommergues (2), – professeur émérite décédé cet été – et Bernard Cassen (3)… Ils ont alors une trentaine d’années et décident de réaliser l’université de leurs rêves :

  • L’abolition des hiérarchies,
  • Plus de grades,
  • Ouverture à tous, à tous les milieux sociaux, à tous les âges,
  • Suppression des cours magistraux pour favoriser le dialogue,
  • Création des crédits (UV)

 Hélène Cixous à propos de cette « utopie » :

« Moi, je voulais faire sauter les examens. Je me suis dit qu’il y avaient d’autres moyens, comme le contrôle continu, au lieu d’imposer des violences et des épreuves en permanence. Et puis, je pensais qu’il fallait détruire la hiérarchie, il faut ouvrir, dialoguer, échanger, d’ailleurs c’est ça, l’enseignement ! »

La grande inspiration est américaine : c’est Berkeley, avec la contre-culture américaine et les plus grands professeurs.

Et ça marche. L’université est créée à l’origine pour 7000 personnes. Elle ouvre en janvier 1969. En 1975, elle accueille 32 000 étudiants du monde entier, des réfugiés, et encore aujourd’hui, partout dans le monde, des gens se réclament de Vincennes.Tous les plus grands linguistes, psychanalystes, philosophes, historiens, cinéastes, de France, de l’étranger, sont là !

A Vincennes, les gauchistes sont chez eux. « C’était sans doute le dernier lieu où l’on pouvait vivre mai 68 une fois que mai 68 était mort » – Gérard Miller, qui a lui-même étudié à Vincennes.

L’université ouvre beaucoup de possibilités. D’abord, l’ouverture du premier département de cinéma, – que Godard a voulu diriger ! -, mais également du premier département de psychanalyse par Serge Leclerc. Une vraie révolution ! Lacan y a même donné une conférence, et il aurait dit : « Ce que vous voulez c’est un maître, et vous l’aurez. »

Et surtout, l’originalité du centre est la création de cours du soir pour les salariés, ce qui, selon un ancien étudiant, Pierre Josse, fut pour lui « une revanche sur des études universitaires que l’on avait pas pu faire ».

Gilles Deleuze
Gilles Deleuze fait cours à Vincennes, extrait du documentaire.

Le documentaire présente des images d’archives rarissimes : Gilles Deleuze en train de faire cours, la clope à la main, les étudiants assis autour de lui, prêts à débattre, les magnétos posés sur la table.  « Un professeur merveilleux d’intelligence, très socratique », selon Elisabeth Roudinesco, ancienne élève aujourd’hui historienne de la psychanalyse. « Il commentait les textes avec sa voix chantante, on avait des vrais maîtres, ils élaboraient leur pensée en même temps qu’ils enseignaient. Je me souviens de Michel Foucault, il avait un côté étonnant, d’une grande élégance. Dès qu’il parlait : la somme d’érudition ! ».

Michel Foucault
Michel Foucault à Vincennes, extrait du documentaire.

Michel Foucault, derrière son micro, répond à une question posée à un étudiant… « Vous m’avez demandé pourquoi je parle du pouvoir. Je parle de ce dont je parle parce que ça me fait plaisir. Pas même mes amis juges ne m’empêcheront de dire ce que j’ai envie de dire. Personne n’est forcé de me lire, ni de m’entendre. » Il part très tôt de l’université, car il avait depuis longtemps le projet d’être candidat au Collège de France. Les étudiants lui reprochaient de faire des cours magistraux comme à la Sorbonne… Mais dès qu’il a été élu au Collège, tous les étudiants de Vincennes ont couru l’écouter…

François Châtelet, en revanche, allait avec beaucoup d’enthousiasme à Vincennes. On le voit faire cours en classe, entouré d’étudiants fumant, l’interrompant, le défiant. Quelle liberté ! Le seul désir d’apprendre, pas de bachotage. A aucun moment ne se pose la question : est-ce que l’on fait des études pour apprendre un métier, pour l’avenir ?

Une anecdote émouvante et drôle est évoquée dans le film : un camionneur venant  draguer une jeune fille à l’université, puis qui commence à s’intéresser aux cours, et s’inscrit finalement en histoire… et qui est devenu professeur agrégé d’histoire médiévale ! Il témoigne de cette expérience qui a bouleversé sa vie, en s’inscrivant presque par hasard. « J’ai pris le goût de l’histoire par les enseignants ! Il y avait des gens qui vous donnait envie de faire de l’histoire, et de travailler. »

Mais petit à petit, l’université devient un « marché de la drogue ». La localisation de Vincennes, isolé, était un lieu idéal pour le trafic de drogue.

En 1980, l’université de Vincennes est déplacée à Saint-Denis, contre l’avis des étudiants, qui s’organisent pour manifester. Sur ordre du ministère, le déplacement s’organise en catimini, le plus vite possible.

Détruite aussi rapidement qu’elle fut construite, en trois jours, l’université fut-elle la victime d’une haine politique ? C’est la question que soulève Virginie Linhart.

Que reste-t-il ? Une émotion.

Le film se termine par une certaine nostalgie, une tristesse, même.

« Je repense à ce qui a déclenché ce film. Il me reste ce rêve tenace, d’une université pas comme les autres, où l’on enseignerait et étudierait sans la pression et la normalisation d’aujourd’hui, où l’on apprendrait dans le plaisir et la liberté. En tous cas, la clairière reste libre. »

A bon entendeur…

 

(1) Agrégée d’anglais en 1959, docteur ès lettres en 1968, elle est à l’origine de la création de l’université de Vincennes. Elle obtient le poste de professeur et fonde le Centre d’études féminines et d’études de genre, pionnier en Europe. Depuis 1983, elle tient un séminaire au Collège international de philosophie.

(2) Pierre Dommergues mettra sur pied, avec Bernard Cassen, le département d’anglo-américain (qui deviendra le département d’études des pays anglophones), dont il sera le premier directeur. Il y impulsera une conception pédagogique novatrice des études : approche pluridisciplinaire et comparative (il intégrera dans le corps enseignant des sociologues, historiens, philosophes, politologues, écrivains de renom), travail en petits groupes, cursus organisés en unités d’enseignement et modules, association des étudiants au processus pédagogique, modèle qui se généralisera à Paris 8. L’expérience des premières années fondatrices de Vincennes est relatée dans le livre Vincennes ou le désir d’apprendre (coédition Alain Moreau/Paris 8, 1979), paru pour célébrer le dixième anniversaire de la création de l’université (peu avant son transfert autoritaire à Saint-Denis).

(3) Bernard Cassen, agrégé d’anglais, docteur d’État, a été, en 1968, l’un des fondateurs de l’université de Vincennes. Pendant plusieurs années, il a dirigé le Département d’études des pays anglophones. Il a ensuite participé à la création, en 1992, de l’Institut d’études européennes au sein de cette Université. À partir de 1992, il y est titulaire d’unechaire européenne de sciences politiques. Depuis 2000, il est professeur des universités émérite et vice-président du Conseil d’administration de l’Institut.

 

 

Vincennes, l’université perdue a été diffusé sur Arte le mercredi 1er juin et est disponible en replay sur Arte+7 (ici)

Podcast de La Grande Table (1ère partie) sur France Culture (ici)

 

 

Cinéma

« Francofonia, le Louvre sous l’occupation », d’Alexandre Sokourov

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Alexandre Sokourov (1) avait démontré qu’il était capable de relever des paris esthétiques hors du commun,  avec L’Arche russe (2002), film dans lequel il retrace l’histoire de son pays en filmant le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, en une prise unique ininterrompue d’une heure et demie !

Avec Francofonia, le réalisateur se focalise cette fois-ci sur le Louvre à l’époque de l’occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. À travers l’histoire de la collaboration de Jacques Jaujard – directeur du Louvre et des musées nationaux – et du Comte Franziskus Wolff Metternich – nommé à la tête de la commission allemande pour la protection des œuvres d’art en France – pour la préservation des trésors du musée du Louvre, Sokourov explore les rapports entre l’art et le pouvoir, et questionne ce que l’art nous dit de nous-mêmes au cœur même de l’un des conflits les plus meurtriers qu’ait connu le monde. C’est également une réflexion sur le rôle politique du musée du Louvre en parallèle avec celui de l’Ermitage.

La Bande-annonce

Le film débute par une longue réflexion mélancolique, pendant les dix-quinze premières minutes du film, sur l’histoire de l’art occidental, sur la nature même de l’art :

Le Louvre… Se pourrait-il que ce musée soit plus précieux que la France ? Qui voudrait d’une France sans Louvre ? Ou d’une Russie sans Ermitage ? Qui serions-nous sans les musées ?

Il nous semble souvent que les musées se moquent de ce qui les entoure, tant qu’ils n’en sont pas dérangés. Mais ils peuvent aussi abriter les vilains secrets des pouvoirs et des personnes.

A ma première visite au Louvre, j’ai été saisi par ces visages. C’est le peuple, le peuple. Les gens tels que j’aimerais les voir. Je les comprends, ils sont de mon temps. Qui aurais-je été si je n’avais pu voir les yeux de ceux qui vécurent avant moi ?

Nous déambulons dans le Louvre, d’hier et d’aujourd’hui, avec une mélancolie extrême, qui rappelle l’Arche russe. Le désir du réalisateur est bien de préserver une certaine éternité par l’art.

Les œuvres qu’il s’agit de sauver sont déjà le résultat d’un massacre et d’un pillage : d’où la présence de la figure napoléonienne, qui clâme haut et fort, alors qu’il se balade dans le Louvre : « Bien sûr, c’est moi qui ai fait tout ça ici ! Toutes ces sculptures viennent de mes campagnes. Quand j’ai fait la guerre ! Sinon pourquoi j’aurais fait la guerre ? Hein, pourquoi ? »

Francofonia Vincent Nemeth
Napoléon, joué par Vincent Nemeth

Ici, on ne sait jamais totalement où l’on est, car Francofonia est bien plus, ou bien autre chose, qu’un film historique, comme le laisse penser son sous-titre, qui le réduit à un simple documentaire… On lui reproche de ne pas avoir fait Monument Men… Mais ce n’était pas le projet de Sokourov. Le projet, commande du Louvre, avait été initié par Henri Loyrette alors Président du musée, mais le tournage s’est fait après le départ de ce dernier et les équipes du Louvre ont empêché en permanence Sokourov de faire ce film…

Le cinéaste de 64 ans déclarait au dernier festival de Venise vouloir rendre hommage à la résistance face à la culture dominante américaine, mais surtout à la «barbarie» de l’Etat islamique, qui détruit les vestiges archéologiques de la cité de Palmyre. Une démarche engagée, donc.

Le film mêle images Skype, reconstitutions, images d’archives, scènes fantasmatiques… Il déstabilise, par son contenu, par sa forme, par une certaine liberté temporelle et narrative. Il y a un parti pris esthétique : des bandes sons défilent sur le côté gauche de l’écran, les images sont délavées, comme s’il s’agissait d’archives (crépitements…)

Francofonia photo Johanna Korthals Altes, Vincent Nemeth
Marianne et Napoléon contemplant la Joconde…

L’originalité du film tient aussi dans le fait que le narrateur est le réalisateur lui-même, et il n’hésite pas à s’adresser au spectateur, non sans humour ! « Vous n’êtes pas fatigués de m’écouter ? Il n’y en a plus pour longtemps je pense. » Il s’adresse également à ses deux personnages, Jaujard et Metternich, dans une scène assez loufoque. Il leur propose alors de leur dévoiler leur avenir. Comme un spoil de leur propre vie ! Ce type d’intervention est véritablement du jamais vu, et casse l’illusion de la fiction. Le réalisateur joue avec le spectateur, avec ses acteurs, en faisant voler en éclat les règles traditionnelles du discours cinématographique.

Francofonia photo Benjamin Utzerath, Louis-Do de Lencquesaing
Jacques Jaujard (à gauche), joué par Louis-Do de Lencquesaing et Franziskus Wolff Metternich (à droite), joué par Benjamin Utzerath

Le film dévoile de merveilleux gros plans sur les œuvres du musée, notamment dans le département des antiquités égyptiennes, une momie qui semble être sur le point de reprendre vie… Il s’agit de la momie recouverte de ses « cartonnages » (voir site du musée du Louvre). Autant de trésors inépuisables, dans un lieu plein de mystères.

Libération s’étonnait de voir sur l’affiche du film des avions de guerre allemands de la seconde guerre survoler la pyramide du Louvre… En fait, on pourrait considérer que cette image est un résumé du film : En quoi le passé agit-il sur notre présent ?

« De quoi parle le Louvre, sinon d’hommes qui souffrent, aiment, tuent, mentent, et pleurent. »

 

Qu’on aime ou pas, ce film complexe ne laisse pas indifférent. Il a reçu deux nominations à la Mostra de Venise 2015 : Lion d’Or et Meilleur scénario.

 

 

Podcast : « La Dispute » sur France Culture.

Lire les critiques du film par la presse

 

(1) Né en 1951 dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie, Alexandre Sokourov a étudié l’histoire puis le cinéma. 

Cinéma

« Elle », de Paul Verhoeven. Pervers, provoquant, redoutable.

 

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Paul Verhoeven sur le tournage de son film « Elle », avec Isabelle Huppert.

Le réalisateur néerlandais Paul Verhoeven signe pour la première fois un film entièrement tourné en France, avec des acteurs français, mais dont le scénariste est américain. Dans « Elle », Isabelle Huppert tient le rôle d’une femme inébranlable et toute en ambiguïté. Le film vient d’être présenté en compétition à Cannes. Il est adapté d’un roman français écrit par Philippe Djian, « Oh… ! ».

Le topo :

Michèle Leblanc est agressée et violée dans sa grande maison de banlieue parisienne où elle vit seule. Elle ne porte pas plainte par la suite et reprend sa vie entre sa société de jeux vidéo qu’elle dirige avec son amie Anna, sa liaison avec Robert le compagnon de celle-ci, son fils Vincent, son ex-mari Richard, ses voisins Patrick et Rebecca. Mais elle développe une fascination naissante pour son agresseur.

La bande annonce

Paul Verhoeven :

« J’avais la crainte que le film ne soit même pas sélectionné à Cannes ; pour moi, c’était excessivement important au cours de ces deux derniers mois, de voir si le comité de sélection accepterait le film, et le fait qu’il ait été sélectionné était pour moi la chose la plus importante. »

« Les possibilités que j’ai eues en France de faire ce film ont été extraordinaires, en premier lieu, Isabelle Huppert. »

La force du film : Paul Verhoeven joue avec les codes du thriller psychologique. Il nous tient en haleine jusqu’à la révélation de l’identité de l’agresseur, en plein milieu du film… Ce basculement intervient donc en plein milieu de l’intrigue. Intrigue qui, en fait, ne repose plus sur cette révélation, puisque la perversité ne fait que commencer. En effet, Michèle, au lieu de se poser en victime, rentre dans un jeu de séduction avec son propre agresseur… Qu’elle ne dénonce même pas. Entre désir et fascination, l’actrice mène le jeu avec poigne, et reste fidèle à ses rôles de femme fatale, froide, presque insensible. Quant à Laurent Lafitte, il est impeccable, dans le rôle du voisin trop parfait. Son sourire est ravageur…

Isabelle Huppert : « C’est le portrait contemporain d’une femme qui décide de ne pas subir, et de prendre le contrôleIl émerge de tout cela une figure féminine assez moderne. »

Huppert

Le film oscille entre scènes violentes et humour léger, entre thriller érotique et pure comédie – la mère cougar, le fils un peu bête, la belle-fille hystérique -. Alors que l’on vient de rire, la musique suspense reprend et l’on replonge dans l’ambiance glauque de Basic Instinct. Ainsi, il semble difficile d’enfermer le film dans un genre, c’est aussi son originalité.

« Pour Elle, j’ai été influencé par mes films américains. Et j’ai toujours eu ça, ce sentiment qu’un sujet aussi lourd et noir a besoin d’être contrebalancé par de l’humour. Je me protège ainsi du sujet.« 

Le seul bémol : le choix des acteurs secondaires, en particulier Virginie Efira, pas du tout crédible en catho coincée.

 

Elle de Paul Verhoeven, actuellement en salles.

Interview du réalisateur dans « La Grande Table » sur France Culture.

Une vie, une oeuvre

SUR LES TRACES DU CARAVAGE

« Le Caravage a appris que le peintre est capable d’imaginer la pénombre, et, en même temps, de voir plus clairement que quiconque. »

– Claudio Strinati, La vraie vie du Caravage selon Claudio Strinati.

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Portrait du Caravage par Ottavio Leoni, vers 1621.

La vie brève de Caravage (vers 1571-1610) est rythmée par de nombreux épisodes douloureux. Karel van Mander (1548-1606), l’auteur de la Vie des peintres (1604), décrit l’existence dissolue de l’artiste et reconnaît que, malgré son talent, il est bien difficile de se faire un ami de cet homme. Il ne se passe pas d’année sans que Caravage soit mêlé à quelque affaire équivoque ou sans qu’il ait une histoire grave avec la police. Il meurt à 38 ans, dans des circonstances mystérieuses.

Mais cette vie de violence ne l’empêche pas de peindre de nombreux chefs-d’œuvre pour des églises ou pour des princes.

Son génie, reconnu de son vivant, puis oublié et caricaturé au fil d’innombrables copies, dut attendre le début du XXe siècle pour renaître à la lumière. Finalement des historiens obstinés ont cherché dans les archives et ont réussi à recomposer sa vie et son œuvre.

Il naît vers 1571, et grandit dans la petite ville lombarde qui lui donna son nom : Caravaggio. Il s’appelait véritablement Michelangelo Merisi, fils d’un maître maçon, mort très tôt, victime de la Grande Peste. Sa mère a compris relativement tôt que son fils ne voulait pas exercer le métier de maçon pratiqué dans sa famille, et elle a tout fait pour qu’il entre en apprentissage chez un des meilleurs maîtres à Milan.

Les débuts du peintre sont mystérieux. Quelle a été sa formation entre 1584 environ et 1590-1591 ? Quelles œuvres d’art a-t-il vues ? Quelles villes a-t-il traversées avant d’arriver à Rome ? Bien que Caravage ait souvent déclaré qu’il ne devait rien à personne (la nature, affirmait-il, l’avait suffisamment pourvu de maîtres), il serait intéressant de savoir quelles influences il a subies.

A 20 ans, maîtrisant bien les techniques de la peinture, il partit pour Rome, qui attirait tous les peintres cherchant à faire carrière. Bien sûr les débuts furent difficiles ; il entra dans un atelier de peintures à la chaîne, où il devait faire trois têtes par jour ! Ces ateliers produisaient des tableaux selon des modèles manufacturiés, il pouvait y avoir jusqu’à vingt chevalets dans une grande pièce, et tous les peintres avaient alors comme mission de reproduire une image, ils étaient payés par tête reproduite. Il entra ensuite dans l’atelier le plus à la mode, où il peignit des natures mortes, fleurs et fruits, qu’elles faisaient à la perfection. En déclarant avec vigueur qu’« il lui coûtait autant de soin pour faire un bon tableau de fleurs qu’un tableau de figures », Caravage rompt avec l’idéal humaniste de la Renaissance qui s’était employé à créer un mythe de la personne humaine, en la représentant idéalisée et en lui subordonnant tout autre élément figuratif. L’absence de toute complaisance descriptive (les feuilles fanées à droite, vues comme des ombres chinoises, le prouvent), de tout intellectualisme, lui fait retrouver la vérité des objets.

C’est d’ailleurs à cette époque qu’il fit plusieurs autoportraits, en Jeune garçon à la corbeille, en Jeune Bacchus, en Jeune homme mordu par un lézard et en Bacchus malade.

Un témoin de l’époque le décrit : « C’est un mauvais garçons de vingt ans, avec de gros sourcils et l’œil noir, qui s’habille de manière désordonnée car il porte des chausses déchirées et des cheveux longs sur le front. »

L’art était à Rome un marché très actif. Amateurs nombreux et commandes bien payées, prélats, cardinaux, banquiers, entrepreneurs… mais aussi d’autres catégories. Un tailleur, dont le nom est Valentini, qui possédait une petite collection de tableaux tout à fait remarquables, dont un tableau de Caravage qu’il lègue à son mécène et exécuteur testamentaire. Il y a aussi un autre peintre qui était devenu son ami, Prospero Orsi, lequel avait un beau-frère très riche, camérier du Pape qui s’appelait Gerolamo Vitriche, il a servi d’intermédiaire auprès de ce beau-frère pour les premières commandes passées à Caravage, La Madeleine repentante et Le Repos pendant la Fuite en Egypte. Un célèbre collectionneur, le cardinal Del Monte, qui vivait dans le palais voisin, voit le tableau des Tricheurs, et l’achète immédiatement ; il invite l’artiste dans sa famille. Pendant un certain temps, il peint des tableaux pour le cardinal, un grand amoureux de la musique  de nombreux thèmes musicaux, comme Le Concert ; ou le Joueur de Luth.

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Caravage, Le Joueur de luth, 1595-1596, musée de l’Ermitage de Saint-Saint-Pétersbourg.

Pour Caravage lui-même, ce tableau était « le plus beau morceau qu’il ait jamais fait ».  Plus tard, Roberto Longi écrira : « L’équilibre de la lumière, d’ombres et de pénombres qui enveloppe dans la pièce le jeune garçon rêveur, et effleure la table vue obliquement, restitue la parfaite équivalence mentale entre la figure et l’admirable nature morte de fleurs et de fruits à gauche. Le jeune homme est là, devant nous, rien ne nous sépare de lui ». Il abolit la distance entre le spectateur et les figures du tableau qu’il élabore.

La réputation du jeune peintre se répand vite. En 1597, il vient d’avoir 27 ans, mais il n’a pas encore montré toute l’étendue de son talent, un grand tableau d’histoire avec de très nombreuses figures. Grâce au cardinal Del Monte, il reçoit une commande prestigieuse : trois grands tableaux célébrant la vie et le martyre de Saint Matthieu. La commande est passée par la famille Contarelli, mécènes d’une chapelle dans l’église Saint-Louis-des-Français. Les commandes étaient extrêmement encadrées. Caravage avait l’habitude de travailler rapidement. Pour la première fois, il chercha, hésita, et recommença plusieurs fois, comme le montrent les radiographies. Finalement, il a tout effacé et a trouvé la solution finale en ouvrant complètement l’espace. Comme souvent chez Caravage, les figures sont mises en évidence et non pas noyées dans l’action. La lumière joue un rôle primordial. Elle fige, dans l’éclair d’un instantané, les gestes, les attitudes en les chargeant parfois d’une signification intemporelle.

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Caravage, Le Martyre de saint Matthieu, 1599-1600, Rome, Eglise Saint-Louis-des-Français.

Sa grande trouvaille a été de mêler des figures à l’antique (nus, drapés) mais surtout, de mêler des figures contemporaines, qui sortent tout droit des tableaux de genre qu’il avait peints avant cette commande. Dans l’ombre, on le reconnaît, Caravage lui-même regarde la scène. Les radiographies révèlent aussi que Caravage peignait directement d’après modèle, sans études et sans dessins préparatoires. Il faisait dans la préparation des incisions pour fixer les personnages.

Face au Martyre, La Vocation. La scène se passe devant un mur nu, plus de perspective. Un très grand faisceau lumineux souligne le geste du Christ. L’illusion est si forte que l’on peut croire que la scène a existé, alors qu’il a peint les personnages un à un. Le peintre a voulu opposer le temporel et le spirituel ; le Christ, dont la majesté et la solennité semblent dériver de Masaccio, d’un bras désigne Matthieu, tandis que de l’autre, représenté dans un saisissant raccourci, il veut convaincre le spectateur ; mais le Christ est déjà absent puisque la position de ses pieds indique qu’il va partir ; l’apôtre Pierre répète timidement et à l’échelle humaine le geste du Christ sans bien comprendre que celui-ci est déjà virtuellement absent. Les ombres et la lumière sont recomposés.

D’où vient la lumière ? Selon un témoin, l’atelier était plongé dans l’ombre, et la lumière descendait verticalement sur la partie principale du corps, et laissant tout le reste dans l’ombre.

Le bruit se répand, il y a à Rome un certain Michelangelo de Caravage qui fait des choses merveilleuses. Il vient tout juste d’avoir 27 ans, et déjà il est célèbre.

A partir de la Chapelle Contarelli, il obscurcit sa palette et accentue le clair-obscur, tout découle de cette commande, où véritablement son style se met en place. Le trésorier du Pape lui commande pour des honoraires très élevés, deux tableaux destinés à l’église Santa Maria del Popolo ; il dût s’y reprendre à deux fois, les deux premiers tableaux étaient jugés trop vulgaires et refusés par les héritiers du commanditaire, mort entre temps. Face à face, L’éblouissement de Saint Paul, et La Crucifixion de Saint Pierre.

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Le Crucifiement de saint Pierre, vers 1604, Rome, Santa Maria del Popolo.

Roberto Longi écrit : « Le peintre, impassible, filme le travail des exécutants dont les gestes sont ceux d’ouvriers et non de bourreaux, leurs pieds boueux et leurs rares outils. Il cadre de prêt le saint, peut-être un célèbre modèle, qui déjà attaché à la croix, nous regarde avec calme ».

Un flash, une vision brève, saisie au vol. Juste avant, ou juste après l’acte lui-même. Un moment de suspension.

Désormais, posséder un tableau de Caravage est devenu un signe extérieur de richesse. Et tout le monde en paye le prix. Mais l’Œuvre monumental du peintre est loin d’être représentatif de sa vie privée, chaotique. Les plaintes se succèdent. Coups et blessures, à plusieurs reprises.

Le 28 mai 1605, il est arrêté pour port d’arme. La même année, il est emprisonné sur plainte et relâché moyennant caution. Son logement est inaccessible car impayé depuis plusieurs mois. C’est un esprit indépendant, un caractère « extravagant » comme disent les sources de l’époque. Il vivait au jour le jour, mais s’il avait de l‘argent il dépensait aux jeux, en s’amusant, en se querellant beaucoup.  Il pouvait passer plusieurs mois sans travailler. Il faisait porter son épée par un enfant, ce qui était la marque d’un peintre arrivé..

Au milieu du cercle artistique romain, jalousies féroces Il fallait être le meilleur, sinon l’un des meilleurs. Son grand rival, le plus jaloux, Giovanni Baglione (1566-1643), lui aussi figurait dans les grandes collections. Caravage disait que sa peinture était creuse et médiocre ! Lorsque la grande commande de Baglione fut exposée dans l’église du Gesu, (La Résurrection du Christ, perdue), Caravage et ses amis firent circuler pour s’en moquer, des chansonnettes moqueuses et obscènes. « Baglione, tu n’es vraiment pas une flèche ! Tes peintures sont nulles et ne valent même pas de quoi t’acheter une culotte. » Baglione porta plainte pour calomnie. Caravage fut condamné, emprisonné mais aussitôt relâché. Le 26 mai 1606, arrive l’irréparable. Pour une affaire de dette impayée, une bagarre éclate, entre un ami de Caravage et son débiteur. Voulant porter secours à son ami, il est blessé au visage, avant de porter un coup à son adversaire, qui meurt d’hémorragie. Tout le monde s’enfuit. Caravage, recherché pour meurtre par la police du Pape, prend refuge à Naples, où sa fidèle protectrice, la marquise Colonna, possède un palais. Naples est alors capitale du royaume des deux Sicile. Donc, la police Papale ne pouvait pas intervenir, car Naples était à l’étranger, une vice-royauté de la Couronne d’Espagne. Une chance pour le fugitif ! car les vices rois espagnols sont constamment à la recherche d’œuvres pour les envoyer dans leur palais. Précédé par sa réputation, il trouve aussitôt contacts, soutiens, admirateurs, et commandes. C’est un fugitif, mais pas du tout aux bancs de la société, il est attendu dans tous les endroits où il passe. A Naples, il n’y avait pas de peintres très connus. Il a donc obtenu une commande tout de suite, et ouvert un compte en banque. Il aime travailler, et mène de front plusieurs commandes, dont celle d’une peinture monumentale pour l’église du Pio Monte. A Naples, tout va bien pour lui, du succès, mais il n’est pas en paix.

Il s’embarque sur une galère pour l’île de Malte où il arrive le 14 juillet au terme d’une traversée éprouvante. Le port de La Vallette est une place forte, tenue par l’Ordre de Malte. Au centre de la ville, se dresse la riche demeure du grand maître, un aristocrate français auprès duquel la fidèle protectrice, la marquise Colonna, introduit Caravage. Le Grand Maître vient d’être nommé Prince du Saint-Empire Romain. Il lui commande aussitôt un portrait de Saint Jérôme, et aura la surprise de retrouver ses propres traits sur le visage du saint. Très flatté, il lui commande son propre portrait, aujourd’hui au Louvre.

Très satisfait, il lui commande alors une commande monumentale, pour la cathédrale. Une Décollation de Saint Jean-Baptiste, l’un de ses chefs-d’œuvre, sinon, SON chef d’œuvre. Les vides occupent une grande place, une scène de terreur épouvantable, glaçante, par la place du vide. Dans la partie droite, deux figures de prisonniers assistent à cette décapitation en direct. Le seul qu’il signera jamais, dans le sang du martyr, visiblement.

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La Décollation de saint Jean-Baptiste, 1608, La Valette, co-cathédrale Saint-Jean de La Valette.

Caravage devient Chevalier de l’Ordre de Malte en juillet 1608. Après les succès, les honneurs, ce sera l’enfer. Trois mois seulement après son élection, il est pris dans une bagarre, jeté au cachot. Il a le sang trop vif. Il trouve rapidement le moyen de s’enfuir, il s’échappe à l’aide d’une corde et quitte Malte. Exclu de l’île, et de l’Ordre, aussitôt.

La Sicile n’est pas loin. Le lendemain il débarque à Syracuse. Il est toujours recherché. Dès le lendemain il reçoit commande pour l’inauguration de la nouvelle Basilique Sainte-Lucie qui aura lieu deux mois plus tard. C’est un véritable défit ! L’Enterrement de sainte Lucie : aucune perspective. La scène est peinte sur un camaïeu de terres sombres, Deux fossoyeurs massifs sont à la tache. La sainte, à même la terre, la main ouverte comme endormie. Contrat rempli !

Ensuite, un document signale sa présence le 10 juin 1609 à Messine, et il peint alors L’Adoration des Bergers, même radicalité pour la Résurrection de Lazare.

Mais en Sicile, que faire ? Que peindre ?

En octobre 1609, il retourne à Naples. Il ne pense qu’à une chose, revenir à Rome et brûle les étapes. ll est en proie à de plus en plus d’inquiétudes, d’angoisses mortelles. On a un témoignage qui nous dit qu’il dormait tout habillé avec un poignard à ses côtés, il a l’impression d’être en permanence recherché. Dès son arrivée, il est grièvement blessé, dans une nouvelle bagarre, par plusieurs hommes qui l’attaquent et le laissent pour mort : la nouvelle de sa mort remonte même jusqu’à Rome, mais il survit et peint encore, sur commande, plusieurs tableaux comme Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste, Le Reniement de saint Pierre, un nouveau Saint Jean-Baptiste et Le Martyre de sainte Ursule, pour le prince Marcantonio Doria, la dernière œuvre peinte par Caravage. Comme dans les œuvres de Sicile, aucun décor, l’ombre a tout envahi. Quelques arrêtes de lumière, le détail d’une armure, la violence du vermillon du vêtement. A droite, le visage encore une fois de l’artiste, émacié, blême, et fasciné.

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Le Martyre de sainte Ursule, 1610, Naples.

Au début de juillet 1610, la nouvelle tant attendue arrive enfin : le Pape veut lui pardonner. Il n’attendait que ça. Voulant brusquer le destin, il quitte Naples, muni d’un sauf-conduit du cardinal Gonzague, pour se rapprocher de Rome. Il s’embarque alors sur une felouque qui fait la liaison avec Porto Ercole (actuellement en Toscane), une enclave alors espagnole du royaume de Naples. Il emporte avec lui trois tableaux roulés destinés à ses protecteurs romains. Il fait escale à Palo Laziale, une petite baie naturelle du Latium au sud de Civitavecchia sur le territoire des États de l’Église qui héberge alors une garnison. Alors qu’il est à terre, il est arrêté, par erreur ou malveillance, et jeté en prison pendant deux jours. Cet épisode advient alors que le pape lui a déjà accordé sa grâce, que Caravage espère enfin recevoir en revenant à Rome. Mais il meurt en chemin. Son décès est enregistré à l’hôpital de Porto Ercole, le 18 juillet 1610. Il n’avait pas 40 ans.

 

Sources:

« Caravage, dans la splendeur des ombres » (documentaire)

R. LONGHI, Mostra del Caravaggio e dei Caravaggeschi, Palais Royal, Milan, 1951 ; Caravaggio, Rome et Dresde, 1968

Encyclopédie Universalis, article « CARAVAGE », écrit par Arnauld BREJON DE LAVERGNÉE, Marie-Geneviève de LA COSTE-MESSELIÈRE.

Arrêt sur image

– FALCONET, FRAGONARD ET L’AMOUR DISCRET –

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Etienne Maurice Falconet (1716-1791), L’Amour menaçant, marbre, musée du Louvre.

 

Cette statue, exposée au Musée du Louvre, a été réalisée par le sculpteur français Etienne Maurice FALCONET (1716 – 1791). En prise avec l’univers amoureux, cette oeuvre est très représentative de l’époque du peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

Commandée par la marquise de Pompadour, elle fut exposée au Salon de 1757, où le succès fut au rendez-vous. Elle orna les jardins de l’hôtel d’Évreux, futur palais de l’Élysée, demeure parisienne de la marquise.

Grâce à son Milon de Crotone, Falconet est nommé membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1754. Les diverses sculptures qu’il expose aux Salons de 1755 et 1757 en font le sculpteur le plus en vue de l’époque. Artiste très fin, intelligent, il est également un théorien, et fut l’un des collaborateurs de l’Encyclopédie: Diderot lui confie la rédaction de l’article « Sculpture« . Tout cela se voit dans la réalisation de cette œuvre puisqu’il s’agit d’un petit Amour à la fois espiègle, menaçant et discret, d’où son titre, « L’Amour menaçant ». L’Amour est assis sur un petit monticule, il dissimule son carquois, il est prêt à titrer une flèche ; alors qu’il fait le signe du silence, en pointant son doigt devant ses lèvres. En cela, il s’agit de la Divinité tutélaire des libertins puisqu’une des grandes idées du libertinage est d’avoir une stratégie, une manière d’aborder l’amour, une sorte de plan de bataille ; et en même temps, il s’agissait de le faire avec beaucoup de discrétion.

Falconet Ange 1
Détail de l’oeuvre précédente

 

fragonard les hasards heureux de l'escarpolette

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Les Hasards heureux de l’escarpolette, 1767-1769, huile sur toile, 81 x 64 cm. Wallace Collection, Londres.

 

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Fragonard, Les Hasards heureux de l’escarpolette, détail

L’idée de reproduire cette sculpture dans un tableau, ce que Fragonard va faire plusieurs fois, notamment dans son célèbre tableau Les Hasards heureux de l’escarpolette, il la doit à son confrère Pierre-Antoine Baudouin (1723-1769), très grand dessinateur et miniaturiste du XVIIIème s., qui s’est fait une spécialité de la représentation de scènes de la vie libertine. Dans les années 1765-1766, Baudouin réalise une gouache, intitulée La Nuit, qui représente un marquis et une marquise sur le point de consommer leur amour dans un jardin au pied de cette statue. Cette dernière a un effet de réel : elle évoque véritablement le quotidien de l’élite sociale de l’époque de Fragonard ; elle a également un effet symbolique très fort, car on sait qu’elle représente l’Amour, que pratiquent les libertins.

 

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Pierre-Antoine Baudouin, La Nuit, Metropolitan Museum of Art.

L’Amour menaçant de Falconet serait-il en quelque sorte un mode d’autoportrait de Fragonard ? A la fois, l’artiste se désigne, il désigne la feinte, mais n’en donne pas le sens complètement, afin que nous restions dans le jeu. Il est l’artiste du Verrou (Musée du Louvre), nous avons la clef, mais qui ne va pas forcément avec la bonne serrure ! En cela, c’est un artiste extrêmement stimulant, c’est un des aspects qui ont fait le génie : un savoir-faire, une technique, une poésie extraordinaire, mais il y a aussi un jeu avec le sens de ces images, indéfiniment délectables… Nous serons toujours prêts du sens, mais jamais complètement à l’approche du sens, car il se dérobe.

 

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Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou, vers 1777, Paris, musée du Louvre.