peinture, Une vie, une oeuvre

Edvard Munch. Un peintre et ses démons

« La peinture est pour moi une maladie, une ivresse, une maladie dont je ne veux pas me débarrasser, une ivresse dont j’ai besoin. »

« Tout ce que je peins, je l’ai vécu. Mes toiles sont mon journal intime. »

Edvard Munch

Aujourd’hui, Le Cri est un véritable emblème de la peinture moderne.

Pourtant, de son temps, Edvard Munch a incarné l’image du génie méconnu et marginal. Il était en effet très décrié et considéré comme fou.

La vie de Munch a nourri son oeuvre de manière très importante. L’artiste va entretenir une proximité avec la mort dans sa connotation la plus affective. Il grandit dans une famille de cinq enfants. Son entourage affectif est décimé par la tuberculose, sa mère meurt lorsqu’il n’a que 5 ans, sa sœur, Sophie, meurt à l’âge de 15 ans, il perdra également un frère.

Sa carrière de peintre débute aux alentours de 1880, dans l’un des pays les plus pauvres d’Europe, la Norvège. A cette époque, la capitale Oslo, s’appelle encore Kristiania. La ville n’est alors qu’une modeste métropole de 130 000 habitants où la misère est extrême.

 

« Je ne peins pas ce que je vois, mais ce que j’ai vu ».

« Je n’ai rien de plus à offrir que mes toiles. Sans elles, je ne suis rien. »

 

A 17 ans, sa vocation de peintre s’impose à lui. Il abandonne alors ses études d’ingénieur. A 23 ans, il peint les premières versions de Puberté, et l’Enfant malade. 

Dans une ville comme Oslo, à l’esprit étroit, ses œuvres soulèvent une vive polémique.

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Puberté, 1886
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L’Enfant malade, 1885-1886, Galerie Nationale d’Oslo, Norvège.

 

D’un point de vue pictural, Munch s’inscrit dans une double tradition:

  • La tradition norvégienne, la « bohême de Kristiania », qui conteste l’autorité académique.
  • La tradition naturaliste plus internationale, qui a un poids assez fort. Munch peut être relié au naturalisme notamment dans le choix de sujets contemporains. Il n’adhérera pas à tout un pans du symbolisme. Munch introduit une étrangeté par la lumière et la couleur. Il reste un naturaliste durant les années 1890.

 

A Åsgårdstrand , il achète une maison de pêcheur. La frise de la vie y voit le jour.

En 1899, La Danse de la Vie, met en scène la blanche déesse, la rouge garce et la noire messagère de la mort. Il prend part à la scène vêtu de noir au centre.

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Autoportrait, 1886, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

A la Galerie Nationale norvégienne, une salle est dédiée au peintre de son vivant. On y retrouve aujourd’hui encore toutes ses œuvres les plus célèbres…

 

Le décès de sa mère marque profondément Munch, alors âgé de 6 ans, et deviendra un thème récurrent de ses œuvres. Il s’est notamment représenté au centre du tableau La Mort dans la chambre de la malade.

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La Mort dans la chambre de la malade, 1893, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

En 1891, alors âgé de 28 ans, Munch peint pour la première fois Mélancolie, évocation de la solitude humaine.

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Autoportrait à la cigarette, 1895, Galerie nationale d’Oslo, Norvège

« Munch est sans conteste un précurseur, de par sa manière radicale de sonder les profondeurs de l’âme moderne. Néanmoins, son œuvre ne se résume pas uniquement à la jalousie, à la mort, et à la maladie. Son intérêt réside également dans le processus créatif, dans des sujets qui restent actuels, et dans cette recherche continuelle d’un langage et d’un style propre » (Nils Ohlsen, Musée national d’Oslo)

Munch retouche à maintes reprises l’Enfant malade… Il l’a gratte et dilue les couleurs à l’aide de la térébenthine. Il peint cette toile en mémoire de sa sœur Sophie, décédée de la tuberculose à l’âge de 15 ans.

Il n’a que 25 ans lorsqu’il expose pour la première fois seul, à Oslo. Mais les 110 œuvres de l’exposition sont violemment démolies par la critique, en particulier, l’Enfant malade.

Il se rend régulièrement dans sa maison de pêcheur à Åsgårdstrand , même en hiver.

Malgré l’échec de sa première exposition, il obtient plusieurs bourses d’Etat successives et part à Paris, où il s’inscrit à l’atelier de Léon Bonnat. Il visite le Louvre, fréquente les expositions des impressionnistes et découvre les expositions de Paul Gauguin.

Il peint de nouvelles toiles à Åsgårdstrand : Les jeunes filles sur le pont.

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Les Filles sur le pont, 1901, Kunsthalle de Hambourg, Allemagne

C’est alors que son père vient à mourir.

« Je vis avec les morts. Ma mère, ma sœur, et maintenant mon père. Surtout lui, que n’a-t-il souffert par ma faute. »

S’en suivent des années d’errance à travers la France et l’Allemagne. Depuis ces contrées lointaines, Munch écrit à ses sœurs, ainsi qu’à sa tante Karen. Il est continuellement à court d’argent.

Lors d’un voyage vers le Havre, il contracte une fièvre rhumatismale ainsi qu’une bronchite et séjourne deux mois à l’hôpital. Il y apprend que sa sœur Laora a été internée à l’asile d’Oslo pour neurasthénie.

En réalité, elle a tenté de se suicider.  C’est aux abords de ce même asile que Munch peindra une créature poussant un cri.

Sa première grande exposition à Berlin au printemps 1892, alors qu’il n’a que 29 ans, déclenche un scandale. Ses toiles sont retirées des murs au bout d’une semaine seulement. Du jour au lendemain, il devient célèbre. Cette notoriété nouvelle l’encourage à continuer dans cette voie.

Le tableau représentant sa sœur Inger fait également partie du catalogue. La jeune avant-garde allemande est enthousiasmée. Elle voit dans son œuvre non pas quelque chose de grossier, mais au contraire de totalement novateur.

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Portrait de la soeur de l’artiste, « Inger en noir et violet », 1892, Musée national d’Oslo

Mai Britt Guleng, Nationalmuseum Oslo : « Munch a toujours à l’esprit l’oeil du spectateur. Il peint chaque toile de façon à ce que s’établisse une rencontre entre l’œuvre et celui qui la rencontre. Une œuvre qui touche personnellement le spectateur »

 

« J’ai vécu la période de l’émancipation de la femme. Durant cette période, l’homme est devenu le plus faible. »

Par le passé, Edvard Munch a été profondément blessé par des relations avec des femmes artistes. En 1897, il rencontre Mathilde Larsen, celle que l’on surnomme Tulla, fille de l’un des plus grands marchands de vin d’Oslo. Elle se révèle être une croqueuse d’hommes. En 1898, ils partent en voyage en Italie. Elle souhaite que Munch l’épouse. Mais ce dernier a peur de devenir dépendant et de perdre sa liberté d’artiste.

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Mathilde « Tulla » Larsen (1869-1942)

En 1902, ils se retrouvent à Åsgårdstrand , elle aurait prétexté une maladie. Ils boivent, se disputent, Munch se retrouve blessé à la main gauche par un tir de son propre pistolet… Il perd une phalange à la main gauche… Son outil de travail si précieux…

Après cet épisode traumatisant, Munch coupe tout lien avec Tulla.

Fin 1902, il est de retour à Berlin, et loue un atelier au n° 82 de la Lutzowstraẞe.

Il fait l’acquisition d’un appareil photo KODAK. La photographie le fascine. Un moyen d’étendre son propre regard. Il cherche à découvrir le moyen de dilater encore plus l’espace.

Dans le Cri, on retrouve cette imposante perspective qui fuit vers le haut, qui fait basculer l’espace vers l’avant et donne le sentiment que les personnages glissent vers l’observateur.

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Le Cri, 1893, Galerie nationale d’Oslo, Norvège.

Ce tableau pose la question: comment peindre la souffrance ? Dans l’art ancien, il s’agissait de peindre l’instant juste avant la souffrance à son paroxysme. Munch va peindre au contraire le moment le plus épouvantable, avec ce Cri, dont il peindra une série de pastels, de toiles. Ce personnage, sur un pont, la bouche ouverte verticalement, est le résultat d’un travail de tâtonnements. On croit souvent que le titre s’applique au son muet de ce cri. Mais le « cri » est celui de la nature. Sur la passerelle, on aperçoit deux ombres qui s’avancent. On voit au loin le fjord et un ciel de sang, ainsi que deux petits navires qui dérivent. A droite, un panneau rouge.

« J’aperçus le long cri sans fin traversant la nature »

Cette posture des deux mains couvrant les oreilles est tout à fait inédite. La mélancolie ancienne, représentée une main sur l’oreille, comme dans la Mélancholia de Dürer, était la norme.

Les obliques, ainsi que les lignes serpentines du Cri renforcent cette impression de stridence et de mouvement.

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Le Cri, 1893, détail.

 

Malgré les souvenirs douloureux vécus à Asgardstrand, il y passe les étés suivants.

Son thème de prédilection : l’irréductible fossé entre l’homme et la femme.

Pourtant, des démons continuent de hanter son âme. Son envie de boire devient de plus en plus violente. Il change physiquement.

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Autoportrait à la Marat,  clinique du Dr. Jacobson, Copenhague, 1908-1909

 

En 1906, il retourne à Berlin.

Munch expérimente la double exposition. Il cherche à adoucir les contrastes. Il joue sur la perspective afin de traduire la solitude dans son Autoportrait avec une bouteille de vin.

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Autoportrait à la bouteille de vin, 1906

En Allemagne, il plonge dans une dépression. « En moi cohabitent deux Munch. » Il boit tous les jours, et ne parvient plus du tout à se passer du vin. Ses démons le propulsent au sommet de son art : La Mort de Marat.

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La Mort de Marat, 1907, Musée Munch, Oslo

En Allemagne, il est de plus en plus prisé par les collectionneurs. En Norvège, les critiques ne faiblissent pas…

Il loue une petite maison à Warnemünde, ancien village de pêcheur où il peint des scènes de la vie au bord de la mer.

Sa dépendance à l’alcool ne va qu’en s’aggravant.

« Je connaissais des périodes d’intense euphorie et d’intense désespoir »

A l’été 1908, il passe ses journées à peindre sur la plage, à Warnemünde.

Les maîtres nageurs font office de modèle pour son immense triptyque représentant des hommes au bain:

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Hommes se baignant, 1906-1907, Musée Ateneum, Helsinki, Finlande

 

C’est alors qu’il commence à développer un délire de persécution. « Il était inévitable que je finisse par dérailler. »

Il fut victime d’une légère attaque cérébrale.

A l’automne 1908 à Copenhague, Munch est victime d’hallucinations et ressent une paralysie. Un ami le conduit dans une clinique psychiatrique dans la ville. Il utilise son appareil photographique pour retrouver l’homme derrière le masque.

Munch séjournera 8 mois au sanatorium. Il est de nouveau sur pieds. Les infirmières apprécient l’artiste fou et se laissent volontiers prendre en photo.

Son médecin, le célèbre Daniel Jacobson, devient son modèle.

 

Le succès artistique de Munch à l’étranger, a une répercussion directe en Norvège. Le roi le décore de l’ordre de Saint-Olaf. Il devient un homme riche

Dans un archipel au large du Fjord d’Oslo, il loue une ferme et s’y construit un nouvel atelier.

Il est devenu un véritable « moine » (ce que signifie son nom en norvégien). Il garde ses distances avec Oslo.

En 1912, il perce avant sur la scène internationale. Lors de l’exposition Sonderbund à Cologne, on réserve à 35 de ses toiles une place d’honneur au milieu de celles de Picasso, Cézanne et van Gogh.

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L’exposition Sonderbund à Cologne en 1912. on y aperçoit notamment l’Enfant Malade, Les Filles sur le pont et  la Madone de Munch.

 

Le Cri, devenu aujourd’hui une des toiles les lus célèbres, ne participe pourtant pas au triomphe. Des clichés montrent que le Cri était accroché en hauteur.

Pour nous, il s’agit sans conteste de la toile qui incarne mieux la vulnérabilité, l’isolation et l’angoisse de l’homme moderne.

 

Il achète en 1916 une maison dans les faubourgs d’Oslo, à Skoyen. C’est le début d’un grand isolement. Il se coupe de la vie affective. Dans cet atelier, il vivait au milieu de ses créations.

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L’artiste dans son atelier à Oslo, 1943

A la fin de sa vie, Munch reste fidèle à sa peinture. Il reste éloigné des courants artistiques de son époque, notamment le cubisme et l’art abstrait des années 1920.

Munch aime reprendre ses œuvres. Ces copies constituent une ressource non négligeable pour l’artiste. : après avoir vendue La jeune fille malade, il souhaite la reprendre pour lui. Dans ses différents ateliers, il vendait et refaisait ses œuvres car il voulait les garder et vivre avec. D’une part, une sorte d’auto-référence : une spirale autour de sa propre œuvre. D’autre part, il lui faut bien contenter les collectionneurs.

Munch, âgé de 70 ans, est alors le peintre scandinave le plus célèbre. Il a rejoint le cercle des « classiques de la modernité ».

Il souffre de cataracte. Peindre devient plus difficile…

A Ekely, il erre dans son immense bâtisse.

En Allemagne, les Nazis relèguent son art au statut d’ »art dégénéré », et retirent officiellement, en 1937, 82 tableaux de Munch exposés dans les musées allemands. Le peintre norvégien sera profondément remué par cette situation, antifasciste mais considérait l’Allemagne comme sa seconde patrie.

 

Il meurt le 23 janvier 1944, à Ekely, à l’âge de 81 ans, des suites d’une pneumonie.

Il avait fait don à la mairie d’Oslo après l’invasion allemande, le 18 avril 1940, de la plus grande partie de sa collection personnelle, environ un millier de tableaux, 4 500 dessins et aquarelles et six sculptures.

 

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La Danse de la vie, 1899, Galerie Nationale d’Oslo.

 

La seule chose qui lui importait, était d’exprimer ce qu’il ressentait…

 

 

Pour approfondir:

A lire: Atle Naess, Munch. Les couleurs de la névrose. Hazan, 2011

A écouter: « Une vie, une oeuvre », par Matthieu Garrigou-Lagrange, France Culture, « Edvard Munch », émission du 24/12/2011

A regarder: Edvard Munch. Un peintre et ses démons. Un documentaire de Wilfried Hauke. ARTE, 2013.

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