Cinéma

« Francofonia, le Louvre sous l’occupation », d’Alexandre Sokourov

francofonia

 

Alexandre Sokourov (1) avait démontré qu’il était capable de relever des paris esthétiques hors du commun,  avec L’Arche russe (2002), film dans lequel il retrace l’histoire de son pays en filmant le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, en une prise unique ininterrompue d’une heure et demie !

Avec Francofonia, le réalisateur se focalise cette fois-ci sur le Louvre à l’époque de l’occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. À travers l’histoire de la collaboration de Jacques Jaujard – directeur du Louvre et des musées nationaux – et du Comte Franziskus Wolff Metternich – nommé à la tête de la commission allemande pour la protection des œuvres d’art en France – pour la préservation des trésors du musée du Louvre, Sokourov explore les rapports entre l’art et le pouvoir, et questionne ce que l’art nous dit de nous-mêmes au cœur même de l’un des conflits les plus meurtriers qu’ait connu le monde. C’est également une réflexion sur le rôle politique du musée du Louvre en parallèle avec celui de l’Ermitage.

La Bande-annonce

Le film débute par une longue réflexion mélancolique, pendant les dix-quinze premières minutes du film, sur l’histoire de l’art occidental, sur la nature même de l’art :

Le Louvre… Se pourrait-il que ce musée soit plus précieux que la France ? Qui voudrait d’une France sans Louvre ? Ou d’une Russie sans Ermitage ? Qui serions-nous sans les musées ?

Il nous semble souvent que les musées se moquent de ce qui les entoure, tant qu’ils n’en sont pas dérangés. Mais ils peuvent aussi abriter les vilains secrets des pouvoirs et des personnes.

A ma première visite au Louvre, j’ai été saisi par ces visages. C’est le peuple, le peuple. Les gens tels que j’aimerais les voir. Je les comprends, ils sont de mon temps. Qui aurais-je été si je n’avais pu voir les yeux de ceux qui vécurent avant moi ?

Nous déambulons dans le Louvre, d’hier et d’aujourd’hui, avec une mélancolie extrême, qui rappelle l’Arche russe. Le désir du réalisateur est bien de préserver une certaine éternité par l’art.

Les œuvres qu’il s’agit de sauver sont déjà le résultat d’un massacre et d’un pillage : d’où la présence de la figure napoléonienne, qui clâme haut et fort, alors qu’il se balade dans le Louvre : « Bien sûr, c’est moi qui ai fait tout ça ici ! Toutes ces sculptures viennent de mes campagnes. Quand j’ai fait la guerre ! Sinon pourquoi j’aurais fait la guerre ? Hein, pourquoi ? »

Francofonia Vincent Nemeth
Napoléon, joué par Vincent Nemeth

Ici, on ne sait jamais totalement où l’on est, car Francofonia est bien plus, ou bien autre chose, qu’un film historique, comme le laisse penser son sous-titre, qui le réduit à un simple documentaire… On lui reproche de ne pas avoir fait Monument Men… Mais ce n’était pas le projet de Sokourov. Le projet, commande du Louvre, avait été initié par Henri Loyrette alors Président du musée, mais le tournage s’est fait après le départ de ce dernier et les équipes du Louvre ont empêché en permanence Sokourov de faire ce film…

Le cinéaste de 64 ans déclarait au dernier festival de Venise vouloir rendre hommage à la résistance face à la culture dominante américaine, mais surtout à la «barbarie» de l’Etat islamique, qui détruit les vestiges archéologiques de la cité de Palmyre. Une démarche engagée, donc.

Le film mêle images Skype, reconstitutions, images d’archives, scènes fantasmatiques… Il déstabilise, par son contenu, par sa forme, par une certaine liberté temporelle et narrative. Il y a un parti pris esthétique : des bandes sons défilent sur le côté gauche de l’écran, les images sont délavées, comme s’il s’agissait d’archives (crépitements…)

Francofonia photo Johanna Korthals Altes, Vincent Nemeth
Marianne et Napoléon contemplant la Joconde…

L’originalité du film tient aussi dans le fait que le narrateur est le réalisateur lui-même, et il n’hésite pas à s’adresser au spectateur, non sans humour ! « Vous n’êtes pas fatigués de m’écouter ? Il n’y en a plus pour longtemps je pense. » Il s’adresse également à ses deux personnages, Jaujard et Metternich, dans une scène assez loufoque. Il leur propose alors de leur dévoiler leur avenir. Comme un spoil de leur propre vie ! Ce type d’intervention est véritablement du jamais vu, et casse l’illusion de la fiction. Le réalisateur joue avec le spectateur, avec ses acteurs, en faisant voler en éclat les règles traditionnelles du discours cinématographique.

Francofonia photo Benjamin Utzerath, Louis-Do de Lencquesaing
Jacques Jaujard (à gauche), joué par Louis-Do de Lencquesaing et Franziskus Wolff Metternich (à droite), joué par Benjamin Utzerath

Le film dévoile de merveilleux gros plans sur les œuvres du musée, notamment dans le département des antiquités égyptiennes, une momie qui semble être sur le point de reprendre vie… Il s’agit de la momie recouverte de ses « cartonnages » (voir site du musée du Louvre). Autant de trésors inépuisables, dans un lieu plein de mystères.

Libération s’étonnait de voir sur l’affiche du film des avions de guerre allemands de la seconde guerre survoler la pyramide du Louvre… En fait, on pourrait considérer que cette image est un résumé du film : En quoi le passé agit-il sur notre présent ?

« De quoi parle le Louvre, sinon d’hommes qui souffrent, aiment, tuent, mentent, et pleurent. »

 

Qu’on aime ou pas, ce film complexe ne laisse pas indifférent. Il a reçu deux nominations à la Mostra de Venise 2015 : Lion d’Or et Meilleur scénario.

 

 

Podcast : « La Dispute » sur France Culture.

Lire les critiques du film par la presse

 

(1) Né en 1951 dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie, Alexandre Sokourov a étudié l’histoire puis le cinéma. 

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